Un secret bien gardé

Le présent article évoque une partie de la vie d’un habitant de l’Outre-Forêt, que je nommerai par la suite Z, mort il y a plus de vingt ans maintenant.

Bien que chaque situation soit unique, et que nous ignorons souvent les réelles motivations des personnes de la minorité locale qui a préféré soutenir l’envahisseur pendant la dernière guerre, il m’a semblé nécessaire de relater l’exemple du parcours de cet Alsacien puisqu’une partie de notre devoir de mémoire est aussi de reconnaître l’existence de cette minorité. Le cas de Z ne faisant pas exception, il est, me semble-t-il, important que cette réalité ne soit pas occultée.

Une proche relation généalogique m’a informé en janvier 2023 que les Archives d’Alsace (site de Strasbourg) avaient indexé quelque temps auparavant les noms de mis en cause dans les dossiers des Renseignements Généraux relatifs à la Seconde Guerre mondiale et ses suites (après la Libération). Quelques semaines plus tard, je fus surpris d’y découvrir tardivement une vérité que j’ignorais : Z s’était rangé du côté allemand, tandis que j’avais jusque-là surtout eu connaissance des Malgré-nous et des Résistants. C’est pourquoi j’ai décidé d’en apprendre plus sur lui au cours de la période 1940-1945. Un certain temps a par la suite été nécessaire avant que la décision ne soit prise de publier anonymement ici le résultat de mes investigations pour sa famille.

Une enfance heureuse

Z est né en 1927 dans un village de l’arrondissement de Wissembourg. Il était le fils d’un ouvrier-mineur originaire du même village et travaillant à Pechelbronn, et d’une mère native du village voisin. Il passa toute son enfance dans le village paternel, en compagnie de sa famille.

Pendant cette enfance, son père, par ailleurs conseiller municipal, et lui jouaient souvent à la belote, une tradition familiale, dans un restaurant du lieu. Lors de ces parties interminables, le père de Z pouvait se montrer très dur avec lui, lorsque ce dernier n’avait pas bien joué une carte.

Début de la Seconde Guerre mondiale

Lorsqu’éclata la Seconde Guerre mondiale, Z n’avait encore que 12 ans. Il aurait rarement évoqué cette période d’exode vers le centre de la France, à l’automne 1939. Son père était resté à Pechelbronn, réquisitionné par l’Armée française pour l’effort de guerre.

Quelques mois après leur retour, en avril 1941, Z fit sa profession de foi à l’église paroissiale, en Alsace annexée. La même année, il commença son apprentissage à Wissembourg, le 1er septembre 1941. Son contrat d’apprentissage fut signé pour une durée initialement prévue de trois ans (du 1er septembre 1941 au 1er septembre 1944, comprenant 1 mois d’essai). A ce moment-là, la famille est domiciliée au village dans la Hindenburgstrasse, une rue renommée par les Allemands, en l’honneur du Maréchal Hindenburg, le président allemand à l’époque où Hitler accède à la chancellerie.

C’est le 1er janvier 1942 que l’incorporation aux Jeunesses Hitlériennes (JH) devint obligatoire, mais il est possible que Z y fût déjà embrigadé depuis mai 1941. Le bureau d’arrondissement du NSDAP (le parti national-socialiste) se trouvait pendant l’Annexion à Wissembourg.

Il poursuit son apprentissage à Wissembourg jusqu’au 21 mai 1943. Il se plaisait à raconter cette période de sa vie à Wissembourg. Alors que son patron a été recruté par la Wehrmacht, Z poursuivit sa formation à Soultz-sous-Forêts. Il y sera officiellement du 31 mai 1943 au 1er août 1944.

Engagement volontaire et Parteigenosse (NSDAP)

Le 7 janvier 1944, le Trésorier du Reich, le Reichsschatzmeister Schwarz, établit l’ordonnance, l’Anordnung 1/44, concernant la procédure d’admission des candidats au NSDAP pour les jeunes gens nés en 1926 et 1927, et issus des JH («­ Aufnahme von Angehörige der Hitler-Jugend in die NSDAP. Hier : Aufnahme der Jahrgänge 1926 und 1927 »), qu’il envoie à tous les Gauleiter, dont Robert Wagner, Gauleiter en Alsace. Il est stipulé que le candidat doit fournir des garanties de son engagement et notamment qu’il devait avoir servi aux JH sans interruption depuis le 1er mai 1941 (pour les jeunes gens nés en 1927). C’est le responsable local NSDAP des JH, lui-même membre du parti, qui devait attester de cet engagement. Le candidat devait se montrer digne de pouvoir rejoindre le parti nazi. Le formulaire de demande d’admission au parti devait être rempli et signé par le candidat, puis remis au responsable local des JH. Devait être joint à la demande une attestation établie par le responsable des JH, le dossier devant être remis avant le 12 février 1944 au NSDAP-Ortsgruppenleiter, puis de là au Gauleiter. La demande d’admission devait être envoyée par le Gauleiter à la Reichsleitung du parti nazi (Maison Brune) à Munich avant le 15 mars 1944. La date d’admission retenue pour ces nouveaux admis sera, comme stipulé dans l’Anordnung, systématiquement le 20 avril 1944 (date d’anniversaire d’Adolf Hitler). Les cotisations pour le parti ne commenceront alors qu’à partir du 1er mai 1944. En étant admis comme membre du parti, il a acquis la pleine nationalité allemande 1. Il possédait également cette nationalité allemande définitive à compter de son incorporation 2.

Copie de l’Anordnung 1/44, avec ses sept points (source : bundesarchiv.de).

Le 27 janvier 1944, à 17 ans passés, Z devance l’appel éventuel de sa classe d’âge et se rend à Haguenau pour la remise en main propre de son Wehrpass 3. Il s’engage volontairement dans la Wehrmacht, étant donné que la décision d’appel des jeunes de sa classe d’âge n’a eu lieu qu’en mai 1944 4. Ce devancement d’appel lui permet également de choisir l’arme. Il choisit non pas la Waffen-SS, mais la Luftwaffe (armée de l’air). Z opère une demande d’incorporation largement anticipée qui sonne comme un aveu d’engagement pour l’Allemagne hitlérienne… ce d’autant plus que le lendemain, le 28 janvier 1944, il date et signe son dossier de demande d’admission comme membre du NSDAP, suivant l’Anordnung 1/44. L’intégralité de sa demande d’admission ne nous est pas parvenue, seule subsiste en Allemagne sa fiche d’admission NSDAP 5. A cette date, il est bien apprenti et réside à Soultz-sous-Forêts, sans doute dans une chambre de la maison de son patron, dont le commerce se situe dans la rue correspondant à l’adresse inscrite.

Voilà ce qu’expliquent les Archives d’Alsace à propos des P.G. : « Parteigenosse, PG : membre du NSDAP. Il est placé en abréviation devant le nom, à titre honorifique. En Alsace, pour être admis au parti, il est indispensable de donner des garanties. » Z devait probablement être sous influence d’Allemands ou de sympathisants pro-allemands de son entourage (familial, amical, des JH ou professionnel) ; ses parents l’ont du moins autorisé à demander son admission au NSDAP et à s’engager dans la Wehrmacht.

Il faut ensuite mentionner les pages déchirées de son Wehrpass, annihilant ainsi l’espoir de connaître son véritable parcours au Reichsarbeitsdienst (RAD, service allemand du travail paramilitaire) et dans l’armée au moyen de ce livret militaire… Dans quelles unités était-il exactement ? Il a choisi la Luftwaffe (tampon en page de couverture de son Wehrpass), mais sa plaque d’immatriculation non nominative, qu’il indique être la sienne, indique un régiment du Heer (armée de terre)

Le mardi 29 février 1944, Z passa son examen de fin d’apprentissage (qu’il réussit), à Wissembourg, en présence des examinateurs, et probablement de son maître d’apprentissage. Il a ensuite continué à travailler chez son patron, à Soultz-sous-Forêts.

Le vendredi 9 juin 1944, peu après le début du débarquement allié en Normandie, on retrouve Z à Munich, ville-berceau du nazisme. Il y passe son inspection médicale militaire, sa Musterung, auprès de la Luftwaffe (Flieger- untersuchungsstelle 1/VII München 22), arme qu’il avait choisie, et y est clairement mentionné comme volontaire (Freiwilliger6. Il réside alors bien à Soultz-sous-Forêts, quoiqu’il n’y soit apparemment pas enregistré dans les registres de domiciliation, et la profession renseignée correspond. Z indique, sur l’une des pages suivantes, être un gros fumeur et buveur, avoir reçu la médaille d’argent pour ses entraînements sportifs (Wehrsport, sport militaire) réguliers aux JH, avoir déjà volé en avion, ne pas disposer d’une licence pour voler, avoir été à l’école publique pendant 8 ans et fait son apprentissage pendant 2 ans et demi (cela confirme la période entre septembre 1941 et fin février 1944), puis signe au bas de la page 4. Suit l’examen médical, rempli par un médecin (exceptés la date de naissance et l’âge, champs remplis par Z). Le tampon suivant est appliqué, à l’encre rouge, en page 6 et sur la page 10 :

Nachtsehleistung genügend (vision nocturne suffisante). En page 6 figure une remarque « Engen Körpergrösse » (petite taille). En page 9, dans la partie neurologique et psychologique, le médecin mentionne que Z a un corps athlétique. Au niveau de sa personnalité, voici ce qu’on y lit : « gute Aufmerksamkeit, noch genügendes Konzentrationsvermögen. Schulung u(nd) Allgemeinwissen schlecht, noch bildungsfähig » : « De bonnes aptitudes d’attention et de concentration. Incertain dans son jugement. Formation et connaissances générales mauvaises, encore capable de s’instruire. » Sur la dixième et dernière page, voici la conclusion de cet examen : « Entspricht in allen Punkten den vorgeschriebenen Anforderungen. Wehrfliegertauglich. Tauglich als Fallschirmschütze. Nachtsehleistung genügend. » « Correspond en tous points aux exigences prescrites. Convient comme pilote militaire. Convient comme parachutiste. La vision nocturne est suffisante. (signé : le médecin-chef du bureau). » Ce document est ensuite resté au bureau, comme il est stipulé en page 1 qu’il ne devait pas être remis à l’examiné.

Extraits de l’inspection médicale militaire de Z à Munich, datée du 9 juin 1944 : première et
dernière pages (Bundesarchiv, Berlin : Fonds B 578).

D’après son dossier d’ancien combattant et sur sa propre déclaration, en l’absence de documents, il a par la suite été convoqué en juillet 1944 pour le RAD. Selon un document individuel de l’Allgemeine Ortskrankenkasse (la Caisse locale d’assurance-maladie) de l’arrondissement de Wissembourg (période allemande), il serait parti au RAD le 8 août (notification auprès de la caisse le 9 août) 7.

Selon lui, il aurait effectué son RAD à partir du 8 août 1944 à Zeitldorn près de Straubing, en Bavière. Selon sa carte de rapatrié, il est arrivé en Allemagne en 1944 et aurait été en dernier lieu en camp à Straubing, avant son incorporation dans l’armée allemande le 6 avril 1945. Il est à cet effet titulaire du titre « personne contrainte au travail en pays ennemi » pour la période allant du 8 août 1944 au 6 avril 1945.

Pourquoi serait-il resté si longtemps (8 mois) en camp de RAD, sachant qu’au bout de 3 mois, les jeunes hommes étaient soit renvoyés dans leur foyer, soit directement mobilisés dans la Wehrmacht. Il était visiblement possible aux nouvelles recrues du RAD de pouvoir y rester 6 à 12 mois supplémentaires en étant promu instructeur auxiliaire (Hilfsausbilder). Il y a des cas avérés, où des instructeurs d’un camp de RAD étaient mobilisés dans l’armée allemande et il fallait alors que des instructeurs novices, volontaires, les suppléent. Accepter de passer instructeur auxiliaire était une manière de concrétiser davantage un engagement pour le régime allemand.

Son service dans la Wehrmacht couvre, selon lui, la période du 6 avril au 7 mai 1945. Le 6 avril 1945, il aurait été enrôlé dans l’armée allemande, dans l’Artillerie-Regiment Friedrich Ludwig Jahn, régiment d’artillerie F.L.Jahn, quatrième détachement d’artillerie de la Division F.L.Jahn, aussi appelée RAD-Division Nr.2. Son régiment faisait partie, selon lui, de la batterie d’état major. La division était sous le commandement du colonel Gerhard Klein. Il s’agissait de la division de la dernière chance du régime nazi. Le numéro de matricule figurant sur la plaque de soldat qu’il a ramenée d’Allemagne est le suivant : « 223 IV/AR FL Jahn ». Cette unité était sous les ordres du capitaine de réserve Hans-Günther von Wilmowsky.

Voici une synthèse du parcours de ce régiment (traduit de l’allemand) : Le régiment d’artillerie Friedrich Ludwig Jahn fut établi le 30 mars 1945 dans le camp d’entraînement des troupes à Jüterbog, dans le troisième district de combat. Le régiment a été créé avec 3 détachements. Lors de l’établissement du 3e détachement a été rattaché le 5e détachement du Heeres-Artillerie-Korps 412, lequel fut déplacé en camion au camp d’entraînement des troupes à Jüterbog. Le régiment fut un sous-ensemble de la division d’infanterie Friedrich-Ludwig Jahn. A la mi-avril 1945 arrivent ensuite en premier les huit obusiers lourds pour le 4e détachement. Quelques jours plus tard arrivent également les obusiers légers depuis Hambourg ainsi que les cuirassiers. Le 19 avril, le régiment a dû se préparer au départ avec la division. Vers le 22 avril, le régiment a été au combat contre l’Armée Rouge. Lors de ce combat, le régiment s’est dispersé au sud de Berlin et perdit presque la totalité de son artillerie. Le régiment se replia avec la division sur l’Elbe, puis continua son combat contre l’Armée Rouge. Le régiment ne rejoignit le secteur de la 12e armée qu’à la fin du mois d’avril 1945.

Z déclare avoir été blessé le 24 avril 1945, à la cheville gauche, par un éclat d’obus. Ce qui lui occasionna une infection des glandes. Il a ensuite été hospitalisé à Fürstenwalde. Pourtant Fürstenwalde n’est pas sur le parcours de la division FL Jahn… A-t-il été blessé ailleurs le 24 avril puis hospitalisé après sa capture du 7 mai par les Russes à Fürstenwalde ? C’est fort possible, car les premiers lits sont mis en place à l’hôpital de Fürstenwalde après la capitulation, entre le 7 mai et le 8 juin 1945 8. De plus, un Alsacien a été soigné dans un hôpital pour prisonniers de guerre, en zone soviétique, à Fürstenwalde en juillet 1945, et y décède, ce qui confirme qu’il y avait bien un hôpital pour prisonniers de guerre sous administration soviétique dans cette ville.

D’après l’historique de la division, il y eut beaucoup de morts à Fresdorf le 23 avril et le commandant fut fait prisonnier à Michendorf, un peu plus au nord, le même jour. Le 24 avril 1945, le plus gros de sa division était alors arrivé à Geltow, mais étant donné que Z était dans l’artillerie, il a effectivement pu être blessé ce jour-là et recevoir les premiers soins à Geltow (voir le tableau, avec les lieux successifs de positions et de combats pour sa division).

Son régiment est ensuite fait prisonnier en territoire allemand par les Russes, sur les bords de l’Elbe, conformément aux souvenirs qu’avait racontés Z. Plus précisément, la capture a été effectuée le 7 mai 1945 aux nord-est de Magdebourg, à Redekin.

  5 – 9 avril 1945Fuchsenbergkaserne(Jüterbog, au sud de Berlin)
  18 – 21 avril 1945Adolf-Hitler-Lager (Fort Zinna, sud de Berlin)
  21 avril 1945Ruhlsdorf (périphérie sud de Berlin)
  21 / 22 avril 1945Berkenbrück, Nuthe-Urstromtal(au sud de Berlin)
  22 avril 1945Rieben(au sud de Potsdam)
  22 / 23 avril 1945Stücken
  23 avril 1945Fresdorf
  23 / 24 avril 1945Michendorf (périphérie de Potsdam, lieu de sa blessure?)
  24 – 28 avril 1945Neu-Geltow
  28 – 30 avril 1945Luftkriegsschule Geltow
  30 avril / 1er mai 1945Golzow(au sud de Brandebourg)
  1er / 2 mai 1945Ziesar
  2 – 6 mai 1945Gr. Wusterwitz
  6 / 7 mai 1945Gr. Wulkow
  7 mai 1945Redekin (sur l’Elbe)

Il fut transféré dans un camp de prisonniers au Brandebourg (à priori Fürstenwalde, où il fut soigné dans un hôpital) du 7 mai au 25 août 1945, puis du 25 août jusqu’au 2 septembre 1945 à Francfort-sur-l’Oder, dans des camps de prisonniers gérés par les russes où d’après lui il fut chargé de préparer les repas, à cause de sa formation professionnelle (il mettait pour lui de côté un morceau de lard, à cause du rationnement). Il y apprit à compter dans différentes langues (russe, italien, etc.). C’est à Francfort-sur-l’Oder que s’organise le retour des prisonniers des différentes nationalités vers leur pays d’origine. Z fut ainsi libéré par les Russes et son retour a été effectué en train par transport des prisonniers blessés rapatriés, à partir du 2 septembre. Le trajet de retour en train était le suivant, selon le journal de Jacques Sadler, le grand-père du généalogiste Greg Wolf : Francfort-sur-l’Oder, Berlin, Helmstedt (9-11 septembre), Osnabrück, Eindhoven (Hollande), Bruxelles-Schaerbeek (Belgique), puis rapatriement à Valenciennes (59) le 15 septembre 1945.

En provenance de Bruxelles, Z est donc remis aux autorités françaises du Centre de rapatriement de Valenciennes le 15 septembre 1945. Le 16 septembre, on lui établit la carte de rapatrié et il prend ce jour le train (tampon de la gare de Valenciennes-Faubourg-de-Paris) en direction du Centre de triage des Alsaciens-Lorrains de Chalon-sur-Saône, où il est présent le 18 septembre, et libéré le même jour. Il prend alors le train en direction de l’Alsace le lendemain et y arrive le 20 septembre. Il bénéficie de 10 jours de convalescence, délivrés à Chalon-sur-Saône le 18 septembre, du 20 au 29 septembre. Il reçoit enfin une « fiche de congé illimité » du Centre de libération de Strasbourg, en date du 1er octobre 1945, et c’est ainsi que se termine son parcours guerrier. Z s’établira très rapidement ailleurs, dans un village éloigné, puisque le 29 du même mois, il y retrouva du travail, dans le métier qui lui avait été enseigné par son maître d’apprentissage.

Un passé dissimulé

Ce secret avait été bien gardé. Le 6 décembre 1962, lors de sa demande de statut de personne contrainte au travail (PCT) en pays ennemi, il déclare sur l’honneur « ne jamais avoir appartenu volontairement à une formation politique nationale-socialiste », alors qu’il a de son plein gré demandé et obtenu son admission au NSDAP.

Dans une lettre datée du même jour, il indique ne plus être en possession de pièces officielles allemandes (le Wehrpass était alors demandé par l’Office National des Anciens Combattants – l’ONAC – dans un courrier daté du 31 octobre), alors qu’il l’avait toujours en sa possession. Celui-ci contenait en effet une indication majeure étant donné qu’il avait été établi en janvier 1944 et comportait vraisemblablement la mention d’engagé volontaire, et mettait ainsi en évidence son devancement d’appel, qui ne se produisait effectivement qu’en cas de volontariat. L’ONAC validera ensuite son statut de PCT, grâce à une attestation requise par lui et dans laquelle le maire du village natal de Z certifia avoir eu personnellement connaissance de son « incorporation de force » – RAD et ensuite dans la Wehrmacht – (cf. photo ci-dessous)…

On peut ainsi se demander si son parcours entre août 1944 et mai 1945 comportait également des choses à cacher. Que dire de sa période de huit mois au RAD ? Cela semble bien long… Néanmoins l’absence d’un numéro de matricule sur la première page de son Wehrpass milite en faveur de l’absence de mise à jour de ce livret (car rempli dans l’urgence ?), peut-être à cause de la proximité immédiate des Russes. Il aurait alors vraiment été mobilisé dans la Wehrmacht uniquement vers la fin de la guerre (entre mars et mai 1945) lors de l’urgence qui régnait alors.

Par la suite, pour obtenir son statut d’incorporé de force (sic!), il cite deux de ses camarades, dans un courrier à destination du bureau à Strasbourg du Secrétariat d’Etat aux Anciens Combattants : « le 21 août 1978. (…) En réponse à votre lettre du 11 août 1978, veuillez trouver ci-après le nom et prénom et l’année de naissance de deux camarades qui ont servi en même temps que moi dans la Wehrmacht et dans les mêmes unités : Meyer Ernest né en 1927 et habitant en 1944 à Reutlingen. Kemmer Léo né en 1927 et habitant en 1944 à Wurtzbourg. »

Après quelques recherches, il s’avère qu’un certain Ernst Rudolf Mayer, né le 7 décembre 1927 à Reutlingen, aurait été dans les Panzers et envoyé en Grèce en août 1944, puis serait resté dans cette unité jusqu’en mai 1945 selon les propres réponses qu’il aurait fournies à la cellule de dénazification présente à Reutlingen après-guerre (1945-1949). Était-il lui aussi volontaire ?

La Bundesarchiv n’a pas trouvé de dossier à son nom dans ses fonds. Z a pu le rencontrer sur le terrain en avril-mai 1945, ou en détention ensuite, car la seule division Panzer en Grèce à cette époque (la 4. SS-Polizei-Panzergrenadier-Division) n’est de retour, aux alentours de Berlin, qu’en janvier 1945. A moins que Z n’ait été à un moment donné dans la même unité Panzer que Ernst Mayer, peut-être à partir d’octobre 1944, après sa période de RAD.

Ernst Mayer s’est par la suite engagé dans la Légion étrangère et est décédé à Caobang (Tonkin), en captivité, en août 1951 (acte de décès 624 de l’année 1953, Paris 1er arrondissement). Il avait été recruté au 3e régiment étranger d’infanterie, à Marseille, en 1949 (année de son départ de Reutlingen), avec comme numéro de matricule 5540, et était domicilié en dernier lieu à Reutlingen.

Quant à Léo Kemmer, je n’ai pas trouvé d’information à son sujet. Il n’a visiblement pas habité à Wurtzbourg même, et il n’y est pas né. Il pourrait être de la proche banlieue de Wurtzbourg car ce patronyme apparaît bien dans ce secteur. Je n’ai pas approfondi mes recherches le concernant.

L’ONAC ne trouva rien sur eux, ni sur Z, auprès du WASt (Berlin). Malgré l’absence de documents allemands attestant de l’incorporation de Z dans la Wehrmacht et de témoignages de soldats ayant servi dans la même unité que lui, l’administration française émettra, après discussion, un avis favorable à la reconnaissance de sa qualité d’incorporé de force dans l’armée allemande9.

Contexte du volontariat

Très peu d’auteurs se sont intéressés sérieusement aux volontaires alsaciens dans les forces allemandes. On peut toutefois citer les travaux de Geoffrey Diebold. Lors de son master de recherche, il réalise une compilation de différentes sources d’archives, même si cela n’est pas exhaustif et indique que les volontaires étaient très minoritaires parmi les Alsaciens incorporés (vraisemblablement moins de 3%) 10.

Un volontaire interrogé lors de procédures de purge après-guerre plaide, à tort, avoir choisi la Luftwaffe car elle nécessite une formation plus longue qu’un engagement dans la Waffen-SS, ou dans la Heer. A tort, car l’exemple donné est le cas d’un soldat engagé début 1941, c’est-à-dire bien avant de savoir que les Alsaciens allaient être forcés d’intégrer les troupes allemandes (décret du 25 août 1942)… D’autres volontaires se seraient engagés par passion de l’aviation, ou par goût de l’aventure 11. Tous les volontaires étaient en tous les cas pro-allemand et persuadés de la victoire de l’Allemagne nazie.

Lorsque Z choisit de s’engager dans la Wehrmacht, l’Allemagne a déjà perdu son allié italien (armistice de septembre 1943), et que dire des Soviétiques qui ont déjà battu et menacent toujours sérieusement l’Allemagne sur tous les fronts ? Vouloir candidater au parti nazi et s’engager comme volontaire dans la Luftwaffe en janvier 1944 relève bien du fanatisme hitlérien, d’un esprit pro-allemand, ce d’autant plus qu’en janvier 1944, ni la classe 1926 ni la classe 1927 n’étaient encore incorporées, tout juste savait-on que la classe 1926 alsacienne était déjà mobilisée au RAD… Par exemple, la classe 1926 ne fut incorporée (aussi en grande majorité malgré-elle) dans les Waffen-SS qu’en février 1944, soit après l’engagement de Z dans la Wehrmacht et sa candidature au NSDAP.

Concernant les personnes résidant en Alsace et membres du NSDAP le 19 janvier 1944, il y avait 21.809 personnes. Une partie d’entre elles étaient des Allemands de la «­ Vieille Allemagne » et établis en Alsace, notamment certains fonctionnaires. Il n’y avait pas que des Alsaciens. Ce pourcentage est très faible au regard de la population vivant en Alsace à ce moment-là (un peu plus d’1 million d’habitants), soit environ 2% 12.

C’est un facteur d’autant plus aggravant de vouloir être admis au NSDAP que la population locale était soumise à la brutalité quotidienne du régime totalitaire alors en place en Alsace : l’expulsion des francophiles et des juifs et la confiscation de leurs biens, l’internement pour redressement au camp de Schirmeck (La Broque), la transplantation outre Rhin, la déportation en camp de concentration, la condamnation à mort et l’exécution de Résistants. Par ailleurs, être volontaire pro-allemand passionné par l’aviation, ou aventurier, ne nécessitait pas la candidature au parti nazi, à qui il fallait donner de bonnes garanties de fidélité pour y être admis… Quelles étaient ces garanties pour Z ?

Notes :

1) Conformément à l’arrêté du Gauleiter Wagner pris le 15 septembre 1942 en exécution de la circulaire d’application du ministère allemand de l’intérieur du 26 août 1942 concernant l’ordonnance du même ministère du 23 août 1942.

2) Conformément au même arrêté de Robert Wagner. Cette nationalité allemande définitive a été rétroactivement annulée par la loi du 17 novembre 1949.

3) Wehrpass, son livret militaire : cette date du 27 janvier 1944 est tamponnée sur la page 1 de son Wehrpass, la date d’établissement de ce dernier.

4) Eugène Riedweg : Les « Malgré nous » : Histoire de l’incorporation de force des Alsaciens. p.99.

5) Bundesarchiv, Berlin (BArch) : NSDAP-Gaukartei. Z avait aussi un numéro de membre sur 7 chiffres. Il existe également une autre fiche dans le fonds des Archives d’Alsace, site de Strasbourg : 1558 W 722 : « P.G. coll. région Wissembourg », comprenant des admis au parti nazi dans l’arrondissement de Wissembourg non épurés après la Libération, à la lettre de l’initiale de son nom de famille. Il s’agit d’une fiche nominative du parti, le document qui a initié cette enquête.

6) Bundesarchiv, Berlin (BArch) : B 578 Krankenbuchlager. Il s’agit de son « Certificat d’examen médical attestant de l’aptitude à voler pour l’armée de l’air et l’aviation civile (vols motorisés) », «­ Aerztliches Untersuchungs-Zeugnis über Fliegertauglichkeit für Luftwaffe und zivile Luftfahrt (Motorfluge) ».

7) Le tampon apposé sur sa fiche (auprès de la Caisse d’Assurance Maladie) pour ce départ début août 1944 porte le numéro 209 b, Voici ce que dit la réglementation de l’Assurance Maladie Allemande de cette époque pour ce numéro, Reichsversicherungsordnung §209b (traduction) : «­ La participation à une formation de courte durée ou à un exercice de la Wehrmacht n’affecte pas l’assurance existante, mais l’obligation de payer les cotisations et l’assistance médicale de l’assuré sont suspendues pendant la durée de la participation. Le dernier salaire de base avant le début de la formation ou de l’exercice s’applique pour le calcul des prestations d’aide familiale, en espèces. Le Reich rembourse à l’Assurance Maladie quatre-vingts pour cent des dépenses d’assistance familiale engagées par les proches de l’assuré lors de sa participation à une formation de courte durée ou à un exercice. Le ministre du Travail du Reich en déterminera les détails ; il peut fixer un tarif forfaitaire. »

8) Tageszeitung für die deutsche Bevölkerung, édition du 8 juin 1945, page 4 : «­ Ein Krankenhaus mit 200 Betten wurde eingerichtet. »

9) Qualité d’incorporé de force dans l’armée allemande ouvrant droit à l’indemnisation idoine ainsi qu’à la retraite du combattant.

10) Geoffrey Diebold : «­ Les engagés volontaires alsaciens dans la Wehrmacht et la Waffen SS (1940-1945) », 2016-2017, master de recherche sous la direction de Ségolène Plyer, Université de Strasbourg, Faculté des Sciences Historiques. 2648 volontaires ont été trouvés par G.Diebold (chiffre non exhaustif) et 103.000 malgré-nous sont évoqués en Alsace. Il y a un pointage par les officiels allemands le 17 novembre 1941 de 1258 volontaires, le 29 mars 1943 de 2200 volontaires actifs, et le Gauleiter Wagner, lors de son procès en 1946, indique de mémoire un chiffre de 3000 volontaires (ce dernier chiffre n’étant pas vérifiable).

11) Diebold, op.cit.

12) Diebold, op.cit., (Annexes). Le nombre de membres du NSDAP a ensuite augmenté jusqu’à 30.000 admis au 25 juin 1944, portant le pourcentage à un peu moins de 3% de la population alsacienne.

Sebald Motz

(ca.1537-1594), Sculpteur (Bildhauer) 1573, économe au Gymnasium Illustre (Oeconomus) 1561/64-1569/72, percepteur princier en chef des droits d’accise (Umgelder), et de l’octroi (Zoller, Telonarius Palatinus Praefectus) 1569/72-1594, à Lauingen, principauté du Palatinat de Neuburg.

Curriculum Vitae

Sebald MOTZ est né vers 1537 à Wertingen, près de Dillingen-sur-Danube, dans la seigneurie des Marschalk von Pappenheim, à immédiateté impériale, si l’on en croit ses deux inscriptions universitaires (« Wertingensis », « ex Werding »).

blason_sebaldmotz_1589_petit

blasonsebaldmotz2On ignore encore qui furent ses parents, mais le blason ci-dessus qu’il a dessiné (ce qu’indique le texte composé par lui-même « pingi curavit Sebaldus Motzius »), dans les album amicorum, des livres d’autographes, nous interpelle car il ressemble étrangement à une altération des armes des barons du Henneberg en Thuringe.

On y remarque d’étranges similitudes, tant au niveau des couleurs que des sujets du blason. Même le couvre-chef du personnage du cimier, porte sur les deux blasons, trois plumes. La poule des Henneberg devient ici un coq crêté et langué, avec patte levée. Il semblerait donc que ce blason soit une déclinaison du blason des barons de Henneberg. Certains membres d’une famille MOTZ de Thuringe furent des ecclésiastiques et notables au début du 16e siècle, donc effectivement des personnes privilégiées du clergé ou de la grande bourgeoisie. Par prudence, il convient bien évidemment de ne présenter cela que sous forme d’une hypothèse, en l’absence d’éléments irréfutables.

Nous ignorons ainsi si Sebald MOTZ a créé son propre blason, étant devenu un éminent notable de la ville princière de Lauingen, ou bien alors s’il a hérité ce blason de sa famille. En supposant qu’il l’ait créé lui-même, il reste à déterminer s’il l’a choisi car il savait que ses aïeux étaient originaires de Thuringe, ou bien alors parce que le blason des Henneberg attirait sa sympathie. Sur son blason, sa devise est « gallus pacis vigil », ce qui signifie « le coq veille sur la paix ».

Concernant l’enfance de Sebald, elle est peu connue, il l’a probablement passé à Wertingen, son lieu d’origine. Nous en savons plus concernant sa formation universitaire. Sebald Motz entre à la très renommée Université de Tübingen où il s’immatricule le 08.04.1553 (« Sebaldus Motz Wertingensis »). On le retrouve deux années plus tard à l’Université d’Ingolstadt où il s’immatricule le 25.04.1555 (« Sebaldus Mutz ex Werding studiosus artium, 48d »).

Peu de temps après, il s’installe à Lauingen en y épousant vers 1558 Apollonia WEIHENMAYER, la fille d’Ulrich WEIHENMAYER (ca.1512-1577), conseiller à la ville de Lauingen à partir de 1543, puis bourgmestre ici-même à partir de 1550 et jusqu’à sa mort en 1577 (la belle-soeur, “Gschwey”, de Sebald, Maria WEIHENMAYER, vivait dans la maison de Sebald, dans la Brüdergasse, entre 1590 et 1593).

blasoncouleur2Un certain Ulrich WEIHENMAYER (ca.1482-ca.1545) dit le Vieux, déjà cité en 1506, était conseiller à la ville de Lauingen (cité à ce poste en 1524, 1525, 1531, 1533, 1535, 1536, 1541, 1543) et reçut en 1524 d’un comte palatin, une Wappenbrief, en même temps que son frère établi à Höchstädt et dont le prénom ne nous est pas parvenu (voir leurs armoiries ci-contre, extraites de l’album amicorum de Johannes GOETZ, WLB Stuttgart, Cod. hist. 4° 297, page 33r). Il s’agissait de l’un des habitants les plus fortunés de la ville : « Ulrich Weihenmaier, der bereits im ältesten Lauinger Steuerregister von 1506 in der Kramergasse im Weberviertel (= Westhälfte der heutigen Geiselinastraße) genannt ist und dort bis 1541 steuert (zuletzt den Betrag von 123 Pfd. ß h, womit er zu den reichsten Bürgern der Stadt zählte) ».

C’est au père d’Ulrich W. (ca.1512-1577) et Leonhard W. (ca.1502-ap.1551), ainsi qu’à leur oncle, que cette Wappenbrief a été conférée, mais il est difficile pour le moment d’établir avec certitude leur filiation avec Ulrich le Vieux, une filiation avec le frère de ce dernier établi à Höchstädt restant plausible. Leonhard est cité à Lauingen en 1525, 1535, 1543, 1545, et 1551 car il y paie des redevances. Sa fille Madeleine (1543-1605), épouse du Dr. Nicolaus von REUSNER, recteur au Gymnasium Illustre de Lauingen, porte ces armoiries sur sa Leichenpredigt, en 1605. Par ailleurs, le frère de cette dernière, Michael (ca.1531-1582), Docteur en Droit (J.U.D.), dédicace en 1577 la Leichenpredigt de son oncle paternel (patruus) Ulrich W., le bourgmestre. Ces deux éléments nous permettent d’une part de déduire un lien fraternel entre Ulrich W. (ca.1512-1577) et Leonhard W. (ca.1502-ap.1551), d’autre part d’être certain qu’ils ont hérité du blason soit d’Ulrich W. le Vieux, soit de son frère.

Le blason bourgeois des WEIHENMAYER, d’or et d’azur, comporte un oiseau de proie prenant son envol (le Weihen, dans Weihen-meyer, indique une famille d’oiseau de proie de taille moyenne). La famille WEIHENMAYER était une ancienne et illustre famille de Lauingen, établie ici depuis au moins le tout début du 15e siècle. En effet, Leonard WEINMAIR, 22e abbé à l’abbaye cistercienne de Kais(ers)heim, entre 1427 et 1440, est né à Lauingen.

C’est avec le concours de sa belle-famille, que Sebald MOTZ a donc pu accéder à la fonction très intéressante d’économe (Oeconomus) du Gymnasium Illustre de Lauingen, le lycée de la principauté du Palatinat de Neuburg. Le lycée, dont Peter AGRICOLA a été l’un des artisans majeurs, et qui ouvre ses portes en 1561. Sebald MOTZ est cité pour la première fois à ce poste d’économe dans le registre paroissial de Lauingen le 27.09.1564, puis en 1565, 1566, 1568, et pour la dernière fois le 22.10.1569. La famille de Sebald MOTZ habite depuis au moins 1563 au bout de la Pfarrgasse (aujourd’hui : Herzog-Georg-Straße), jusqu’en 1567 y paie des impôts. En 1570 et 1571 ils habitent dans la Wengenmayrsgaß à côté de la maison des héritiers de Georg Feuchtweck, puis à compter de 1572, et jusqu’à son décès, dans la Brüdergasse.

L’on apprend que c’est à peu près à cette période, vers 1573, qu’il souffrait de graves problèmes de santé, manifestés par des vertiges, déjà à son poste de percepteur. Ces informations nous sont parvenues et sont développées plus loin dans cet article. Sebald est cité dans le registre paroissial de Lauingen, à compter au moins du 10.05.1572, comme percepteur princier. Il percevait les droits d’accise et l’octroi (« fürstlicher Umgelder », « fürstlicher Lauinger Zoller », « telonarius palatinus », « Telonii Palatini praefecti »). Il s’agissait d’un poste de haut-fonctionnaire de cette Principauté. Concrètement, il dirigeait l’administration qui percevait les taxes douanières (octroi) et les taxes sur d’autres produits vendus sur les marchés et dans les auberges comme le vin et d’autres marchandises (droits d’accise). Concernant les taxes douanières, il y avait un poste près du Danube, lieu de transit de toutes les marchandises venant d’autres territoires. Sebald est par la suite cité à ce poste à de nombreuses reprises, entre le 04.07.1573 et son décès en 1594, confirmation qu’il l’a occupé sans interruption pendant plus de 22 ans.

Une autre archive le dit également sculpteur (Stadtarchiv Lauingen, A 18 : courrier du gouvernement de la ville du 4 juillet 1573, se référant à Sebald Motz, « vnnser Zoller, auch Bildhawer zw Laugingen » dans une affaire de finalisation et mise en place de pierres funéraires). Cette citation est la seule rencontrée pour cette qualité. Par ailleurs, l’on peut se demander si Sebald MOTZ ne serait pas la personne ayant finalisé la réalisation de la cénotaphe de la comtesse Elisabeth de Palatinat-Neubourg (1503-1563), qu’avait laissé inachevée le sculpteur Sigmund Winthier, décédé brutalement en 1572. En plus de ses talents de dessinateur, il avait donc ce talent de sculpteur. Sebald MOTZ était également parrain chez la fille de l’imprimeur Emmanuel SALTZER, le 27.08.1563. Les imprimeurs étaient en relation avec des graveurs qui enrichissaient avec leur gravures les livres que l’imprimeur éditait. A cette époque, la ville de Lauingen disposait en effet déjà d’une imprimerie princière, et cela depuis l’année 1552 au moins, d’après la littérature sur les imprimeries de la ville. On peut imaginer que Sebald MOTZ était déjà sculpteur avant sa nomination au poste d’économe, car quelle aurait été son occupation sur les années 1558-1561 ?

Sebald décède le 20.11.1594 à Lauingen, en laissant derrière lui enfants et petits-enfants en nombre. Son statut de notable de Lauingen est confirmé par les mariages prestigieux de ses enfants avec des nobles et des notables de son époque, dont notre ancêtre Magnus AGRICOLA. On peut rajouter que Sebald a investi des sommes assez conséquentes (1.430 florins en 1592, 1.067 florins en 1594) dans la société “Hans Österreicher sel. Erben”, une entreprise marchande créée par les héritiers de Hans ÖSTERREICHER (ca.1529-1590), l’un des hommes les plus fortunés du patriciat d’Augsburg. Cette entreprise sera capitalisée jusqu’à hauteur de 850.000 florins en 1608.

Sa famille et ses alliances

Sebald MOTZ (ca.1537-1594)
oo ca.1558 (Lauingen) Apollonia WEIHENMAYER (ca.1535-1597)

Enfants :

  1. MOTZ Barbara (ca.1559-1624)
    oo1. 20.10.1577 à Lauingen avec le patricien Hans Christoph WESTERMAIR (deux fois veuf), un commerçant d’Augsburg, +12.01.1583 Augsburg. Témoin au mariage du côté de l’épouse : le marchand d’Augsburg Georg Feichtweckh.
    oo2. 08.07.1584 à Augsburg avec le patricien Junckher Hans Bartholome LINS (famille anoblie en 1550), un marchand d’Augsburg. Le couple s’installe à Lauingen (4 enfants), l’époux y décède en 1590.
    oo3. 27.10.1595 à Lauingen M. Simon RETTER professeur au Gymnasium Illustre de Lauingen puis recteur de l’école latine de Nördlingen à partir du 30.01.1598 et jusqu’à sa mort en 1627. Son épouse y décède en octobre 1624 (inhumée le 4.10.1624 à Nördlingen).
  2. MOTZ Ulrich (août 1560-1582), parrains : M. Andreas Hefelin, Jeorius Ostwald, Anna Waltherin
    Gymn.Lauingen, Imm. Tübingen 03.11.1579, Imm. Wittenberg 1581 où il étudie le droit, décède subitement.
  3. MOTZ Anne Marie (1562- ap.1615), parrains : M. Andreas Hefelin, Dorothea H. Phausers Hausfrau, Affra Jerg Oswaldin
    épouse le 10.01.1586 à Lauingen M. Magnus AGRICOLA (ca.1556-1605), pasteur, théologien et futur surintendant, membre du conseil ecclésiastique, assesseur à Neuburg, neveu de M. Peter AGRICOLA (1525-1585), humaniste, théologien, précepteur princier, recteur académique, diplomate.
  4. MOTZ Sebald (1563- av.1566), parrains : M. Andreas Hefele, Georg Ostwald, F. Dorothea Phauserin
  5. MOTZ Euphrosina (1564- ap.1593), parrains : M. Andreas Hefelin, Affra Jerg Oswäldin Wirthin, f. Dorothea Phauserin. Epouse le 3 décembre 1593 à Lauingen Dietrich HESS, Imm. Tübingen 14.12.1574 et 19.9.1579, conseiller princier à Neuburg, diplomate du prince Philippe Louis de Neuburg, entre 1598 et 1618 ambassadeur à Paris pour les comtes palatins de Deux-Ponts et de Neuburg, Après la recatholicisation du Duché de Neuburg, resta protestant, mais servi tout de même le comte Wolfgang de Palatinat-Neubourg en tant que conseiller à la Chambre (Kamerrat) et ce jusqu’en 1624. Il est cité en dernier lieu en 1626.
  6. MOTZ Sebald (1566- ap.1587), parrains : M. Andreas Hefele, Jörg Oswalt Wirthin, f. Dorothea H.Phauser hausfrau. Etudiant au Gymnasium Illustre de Lauingen en 1587, son devenir ne nous est pas connu.
  7. MOTZ Daniel (1568- ca.1615), parrains : Juncker Daniel Feuchtwegk, M. Andreas Hefelin Ludimoderator, Affra Georg Oswäldin Wirthin. Epouse le 13.02.1593 à Lauingen une certaine Sibilla, veuve de Fileas? ADELGAYSS, puis est cité à Höchstätt à partir de 1607 (cité le 10.11.1611 dans le registre paroissial de Lauingen) où il est trésorier (Kastengegenschreiber). Il décède vers 1615, sa veuve lui survivant.
  8. MOTZ Gabriel (1570- av.1572), parrains : Herr Gabriel Faichtweck, M. Andreas Lopadius, Affra Jerg Oswaldin Wirthin
  9. MOTZ Gabriel (1572-1597), parrains : Junckher Gabriel Feuchtwegk, M. Andreas Lopadius, Frau Affra Herr Georg Oswäldin. Sans descendance. Il décéda de la peste.
  10. MOTZ Appolonia (1574- ap.1597), parrains : Juncker Christoph von Eckensperg Pfleger alhir, Frau Maria Mannin des Herrn Superintendent Hausfrau, Frau Affra Herr Jerg Oswaldin. Epouse le 11.07.1597 à Lauingen Tobias MAIR, administrateur à Echenbrunn chez le noble Christoff ARNOLD (oo Susanna Feuchtweck)
  11. MOTZ Christoff (1576- ??), parrains : M. Abraham Manne Superintendens, Juncker Christoph von Eckensperg Pfleger alhir, Affra Gerg Oswäldin. Son devenir ne nous est pas connu.
  12. MOTZ Georges Sebastien (1580-1597), parrains : Der Edel unnd vest. Christoph von Eckerspurg Pfleger alhir. Georg Wolff und Sebastian Gebrüder von Wölwardt studiosi, Frau Maria H. M. Abraham Männin Superintendentin. Sans descendance.

La santé du couple MOTZ

Vertige maladif (ca. 1573) – Sebald MOTZ

Sebald MOTZ a été soigné par le célèbre Dr.Martin RULAND, médecin, alchimiste et philologue de la Renaissance. Héritier de Paracelse, il a la confiance de l’empereur du Saint-Empire Rudolphe II chez qui il devint le médecin personnel, à Prague. Rudolphe II était passionné par l’alchimie. Parmi ses recrutements, on y voit beaucoup d’alchimistes, avec notamment le médecin Michael MAIER, l’un des successeurs de Ruland.

Le Dr. Martin RULAND était vers 1573 encore le médecin à la cour du comte palatin Philippe Louis de Neuburg. C’est à ce moment que Sebald MOTZ, 36 ans, fit appel à lui comme il souffrait de très graves problèmes de vertige. C’est avec grand étonnement que l’on s’aperçoit que Martin RULAND lui administra alors de l’hellébore noire, connue depuis les temps anciens, comme étant une plante aux propriétés étonnantes. Cette plante aussi appelée aujourd’hui Rose de Noël était également utilisée en magie noire au 16e siècle et avant..

Voici maintenant la transcription du rapport du Dr. Martin RULAND concernant ce cas. (Martin RULAND : « Curationum empyricarum & historicarum… centuriae decem, quibus adjuncta de novo ejusdem authoris Medecina practica…: cum indice rerum omnium uberrimo ». Centurie II. Lyon : P.Ravaud, 1628, page 92 ; la centurie II a été éditée la première fois en 1680 à Bâle, la centurie I en 1678).

CURE XXVI

TRADUCTION : VERTIGES

L’honnête homme Sebald MOTZ citoyen à Lauingen et percepteur du Palatinat [-Neuburg], quand il avait 36 ans, se plaignait de vertiges et de malaise général souvent gravissime et assez dangereux pour mener à la mort, que cependant on peut lui opposer, pour amener à endiguer ces maux, un secours médical afin d’empêcher, de cette manière, de soi-même en souffrir.

PURGATIF
Remède : Le matin prendre une pillule ou petits grains sans autre liqueur aromatique pour ce genre d’embarras prendre trois grains d’hellébore noir. Faire sept jours de diurétique dorée avec de l’eau de buglosse. A prendre 2 h après le dîner et évacuer sept fois jusqu’à guérison complète.

VEINE SECTIONNEE
Pour purgation, il a ouvert une veine, a perdu beaucoup de sang et, ayant ainsi recouvert la santé, a très rapidement loué le Premier Médecin à la Cour [qui est Martin RULAND].

Calculs rénaux (ca. 1567) – Apollonia MOTZ, née WEIHENMAYER

Mais Sebald n’était pas le seul à avoir des maux dans la famille, son épouse Apollonia WEIHENMAYER a également consulté le Dr. Ruland, à l’âge de 32 ans, pour des calculs rénaux. Voici la transcription du rapport du Dr. Martin RULAND concernant son cas. (Martin RULAND : « Curationum empyricarum & historicarum… centuriae decem, quibus adjuncta de novo ejusdem authoris Medecina practica…: cum indice rerum omnium uberrimo », Centurie III. Lyon : P.Ravaud, 1628, page 177).

CURE XXVIII.

TRADUCTION : Calculs rénaux

L’épouse de Sebald Motzen, percepteur de Laugingen, homme très honorable, âgée de trente-deux ans, souffrait d’une douleur très vive dans la région des reins, à cause de reins chargés de sable (graviers) et de calculs. Ayant été appelé auprès d’elle, je la délivrai rapidement et complètement, par la volonté de Dieu, grâce aux remèdes suivants.

Bain

Avant tout, qu’elle utilise un bain d’eau douce.

Onction

Après le bain, on oignait les reins, les lombes et les uretères avec de l’huile de scorpions chauffée.

Clystère (lavement)

Ensuite je lui administrai un lavement composé ainsi :

  • Lait frais filtré : 10 onces

  • Huile de camomille : 2 onces

  • Huile de lys blanc : 1 once

  • Miel : ½ once

  • Herbe bénédictine laxative : ½ once

Qu’on en fasse un clystère, grâce auquel elle évacua beaucoup, les calculs avancèrent et la douleur cessa.

Régime

Aliments : viandes bouillies, petits bouillons, etc.
Elle évitait les produits laitiers et les aliments visqueux.

Boissons : durant plusieurs jours, elle buvait du vin de genièvre.

Et ainsi, en trois jours, par la miséricorde de Dieu, elle fut guérie.

Cardialgie et anorexie (ca.1591)

Bien plus tard, vers 1591, la femme de Sébald MOTZ, qui avait alors 54 ans, souffrit de cardialgie et d’anorexie. Voici la transcription du rapport du Dr. Martin RULAND concernant ce cas. (Martin RULAND : « Curationum empyricarum & historicarum… centuriae decem, quibus adjuncta de novo ejusdem authoris Medecina practica…: cum indice rerum omnium uberrimo ». Centurie V. Lyon : P.Ravaud, 1628, page 303).

CURE VIII.

TRADUCTION : De l’anorexie ; des douleurs d’estomac.

L’épouse de Sebald Motz, percepteur à Laugingen, mon très cher parent, âgée de cinquante-quatre ans, se plaignit lourdement de ces maux graves. Par la grâce de Dieu, je lui apportai aussitôt secours, comme suit.

Breuvage vomitif et purgatif

On versait une once de vin d’absinthe dans notre gobelet chimique, où on le laissait infuser pendant la nuit. Le matin, elle le buvait, et cela provoquait rapidement des vomissements faciles, chargés de phlegme et de bile ; plusieurs évacuations intestinales suivirent également, et elle commença aussitôt à aller mieux. Je lui donnai le même breuvage une troisième fois, trois jours plus tard ; il eut des effets semblables, et elle retrouva une parfaite santé.