Un bloc armorié princier à Steinseltz

BlocArmorieSteinseltz
Photographie montrant l’objet de cette étude, un bloc armorié arborant le triple écu quelque peu tronqué sur trois de ses côtés et surmonté d’une figure angélique tenant en chef, les deux écus supérieurs. Dimensions : 68 x 32 cm. L’épaisseur n’est pas connue, probablement une quinzaine de centimètres. Le relief des écus est de 29mm.

Il y a quelques années, mon frère Raphaël, demeurant à Steinseltz, m’avait évoqué l’origine quelque peu mystérieuse du bloc armorié intégré dans la façade de son habitation. Il m’a paru très intéressant de percer ce mystère, de découvrir son origine et son parcours au fil du temps.

En premier lieu, il était important d’identifier les trois écus. Le Service de l’Inventaire du Patrimoine culturel de la Région Alsace indiquait en avoir déjà identifié deux, en 2000 : « 3 écus : l’un portant les armoiries de Spire, le deuxième celles du chapitre de Wissembourg, le troisième, portant une bande et dont le tiers inférieur a disparu, n’est pas identifié». Il indique par ailleurs une estimation de datation, qui servira de bonne base par la suite : « Fragment d’un relief datant probablement du 17e siècle dont l’origine est inconnue».

Dans un second temps, il a fallu savoir qui avait intégré ce bloc en grès dans le mur de l’habitation. Mon frère avait obtenu l’information suivante, d’une personne qui s’était déjà renseignée auparavant (on ignore si la source originelle était l’un des propriétaires précédents ou un autre habitant de Steinseltz) :

« Cette sculpture a été amenée par l’épouse du Maire Rupp, c’est un souvenir de la famille de cette femme, qui était originaire d’Altenstadt. »

Identification des armoiries

Ce bloc armorié est très probablement un élément décoratif dédié à un prince-évêque de Spire, alors aussi prévôt du chapitre de Wissembourg depuis 1552, et jusqu’en 1809. En effet, nous avons bien un écu correspondant à l’évêché de Spire et un second au chapitre de Wissembourg (crosse abbatiale traversant l’écu). Par ailleurs, le matériel lapidaire dont dispose la ville de Wissembourg concernant les chanoines de ce chapitre, même les plus réputés, ne comportent qu’un unique écu, personnel, jamais surplombé par les deux écus prestigieux. Un faisceau d’indices nous met ainsi sur la piste d’un personnage bien plus important, le prince-évêque de Spire, prévôt du chapitre de Wissembourg. Ci-dessous, dans la même disposition que sur la sculpture :


Figure 1. Liste des douze princes-évêques de Spire, prévôts du chapitre de Wissembourg (1546-1810), accompagnés de leurs armoiries personnelles, depuis Philippe de Flersheim, prince-évêque de Spire, premier évêque-prévôt du chapitre de Wissembourg, mort en 1552. Ce dernier a succédé au premier prévôt du chapitre (aussi dernier prince-abbé) Rüdiger Fischer, de «basse extraction». Il y a deux écus à première vue compatibles avec le troisième écu du bloc armorié de cette étude.


En observant les écus des douze prince-évêques (Fig.1), la bande étant en diagonale sur la sculpture, seuls ceux de ces deux princes-évêques pouvaient correspondre : Marquard de Hattstein (1560-1581) et François-Christophe de Hutten (1743-1770).

Il a fallu donc voir plus en détail le descriptif de leurs armoiries. Celles de l’évêque François-Christophe de Hutten sont «de gueules à deux bandes d’or»(1). On retrouve le blasonnement complet incluant les armoiries de Spire et du chapitre de Wissembourg sur un tonneau ayant appartenu à cet évêque (Fig.2). En observant ce montage d’écus, il y en a bien trois, et il appartient à un évêque, ce qui renforce la première intuition. On remarque aussi qu’il n’y a pas de créneaux entre les deux tours sur l’écu de la prévôté de Wissembourg mais le pignon d’un toit, contrairement aux créneaux présents sur le bloc armorié en grès. En outre, il y a une inversion des couleurs rouge et argent sur cet écu, ce qui parait un peu étrange.

Les armoiries de l’évêque Marquard de Hattstein, quant à elles issues de son sceau de 1560 sont «de gueules à trois bandes d’argent». En outre, on retrouve sur ce sceau également une figure angélique (deux anges) et trois écus (l’évêché de Spire, le chapitre de Wissembourg et les armoiries personnelles), comme sur le bloc armorié(2). Le florin en or (Fig.3), la médaille en argent (Fig.4) ainsi que le blason dessiné de la Fig.1, sont bien directement rattachés à la personne de Marquard de Hattstein. La médaille fut frappée en l’honneur de sa nomination à la haute-juridiction de la chambre impériale à Spire (1570). Cela ressemble énormément à la sculpture… De même pour le florin en or frappé en 1574.

Sur la médaille et le florin en or, on voit trois bandes en relief, et trois bandes dans le support, qui correspondent respectivement à la couleur argent (en relief comme le métal argent) et à la couleur gueule (rouge, le support donc), soit six bandes au total.

De même pour l’écu de l’évêché de Spire, sur la médaille en argent, la croix d’argent est également en relief, ce qui confirme que le relief du matériau argent suit la couleur argent de l’armoirie. Idem sur l’écu du chapitre de Wissembourg, les tours d’argent sont aussi en argent dans le relief de la monnaie. Ici on distingue bien les créneaux entre les deux tours sur la pièce en argent.

Voici le résultat (Fig.5), après passage d’un calque sur l’écu. La partie supérieure correspond à ce qui est visible sur la sculpture. La partie basse est une extrapolation. L’épaisseur des deux bandes visibles étant la même, nous avons pris la même pour les autres bandes. On constate qu’il y aurait six bandes en tout, ce qui semblerait indiquer qu’il s’agit plutôt de l’écu de Marquard de Hattstein, étant donné que l’écu de l’évêque François-Christophe de Hutten ne comporte que cinq bandes. Quant aux reliefs du bloc armorié, ils correspondent aux reliefs des pièces de monnaie du prince-évêque Marquard de Hattstein et non pas aux reliefs en bois du tonneau de Hutten où les bandes couleur « or » émergent, et non les bandes rouges (coin supérieur droit notamment).

Enfin, l’analyse des armoiries liées à l’abbaye de Wissembourg par un membre de la société d’histoire de Wissembourg de l’époque de Stiefelhagen (début 20e siècle) confirme l’analyse : l’armoirie officielle de l’évêque François-Christophe de Hutten ne comporte pas de créneaux entre les deux tours(3), à contrario des armoiries de l’évêque Marquard de Hattstein, qui conviennent parfaitement. Par conséquent le bloc armorié se rapporte bien au prince-évêque Marquard de Hattstein.

Origine du bloc armorié

Il y avait plusieurs maires Rupp à Steinseltz, notamment Georges Rupp (1928-1990), son père homonyme Georges Rupp (1901-1962) éminent homme politique de l’arrondissement de Wissembourg, qui est né dans cette maison « armoriée » et qui a donné le nom à la rue où se trouve cette maison, et enfin le père de ce dernier Henri Rupp (1867-1924), maire à partir de 1908.

Henri Rupp avait épousé Caroline Greiner, originaire de Niederbetschdorf. Le maire Georges Rupp (fils), lui, s’était marié avec une jeune femme native de Kuhlendorf, Renée Linger. C’est le maire Georges Rupp père (1901-1962), qui a attiré notre attention, car il avait épousé en 1924 à Steinseltz, peu après le décès de son père Henri, Hedwige Biehler (1900-1995). Cette dernière est effectivement née à Altenstadt, d’une famille de meuniers originaires de Kandel (Palatinat) qui était propriétaire du moulin de Saint-Rémy, ban d’Altenstadt, depuis environ 1863-1866(4). Depuis 1504, Steinseltz est sous la coupe des Deux-Ponts et cela jusqu’à la Révolution. Le bâtisseur de la maison, en 1779, encore à cet endroit en 1792 (dates portées), était un certain Martin Wenner, protestant. Le lien avec la prévôté de Wissembourg ou l’évêché de Spire avait immédiatement paru étrange, ce bloc armorié semblait dès le départ venir d’ailleurs.

Il faut savoir aussi que l’Ortsgeschichte de Steinseltz(5), établie par l’instituteur du village en 1908, bien que mentionnant des sculptures sur grès ornant les datations des maisons, ne mentionne aucunement ce bloc armorié. Il n’aurait pourtant pas dû passer inaperçu et aurait dû être relevé ce qui signifie qu’il n’était alors sans doute pas encore visible et aurait été intégré postérieurement à la rédaction de ce texte de juin 1908, accréditant davantage la source orale, qui indique que l’oeuvre venait de la famille de l’épouse du maire Rupp, originaire d’Altenstadt, plus précisément du moulin de Saint-Rémy.

Histoire du moulin de Saint-Rémy

Intéressons-nous donc un peu à l’histoire de ce moulin. Celle-ci a toujours été fortement liée à l’histoire du château (puis fort) de Saint-Rémy, qu’il desservait probablement depuis ses origines. Château et moulin faisaient partie du bailliage de Saint-Rémy, avec également les trois villages environnants de Kapsweyer, Steinfeld et Kleinsteinfeld. En 1504, le bailliage fut rendu intégralement par l’Empereur Maximilien Ier à son premier détenteur, l’Abbaye de Wissembourg, après quelques siècles troublés principalement par le puissant électeur palatin voisin. Le village de Schweighofen, pourtant tout proche, faisait quant à lui partie du second bailliage de la prévôté, celui d’Altenstadt(6). Depuis cette année 1504, le seigneur du bailliage de Saint-Rémy était donc le prince-abbé de Wissembourg, en l’occurrence Rüdiger Fischer, qui devint prévôt du chapitre de Wissembourg à partir de la sécularisation de l’abbaye (1524). Le château fut érigé en 1385 par l’abbé Hugues de Nohfelden, comme l’atteste un autre bloc armorié conservé au Musée Westercamp(7), et peut-être que le premier moulin avait été construit à peu près en cette fin de 14e siècle. Quoiqu’il en soit, sa présence est attestée un siècle plus tard : dans la nuit du 17 janvier 1470, on incendia le moulin de Saint-Rémy, pour empêcher les paysans des environs d’y moudre et au retour on pilla le village de Schweighofen(8). Le 6 mai 1525, lors de la révolte des Rustauds, Saint-Rémy fut pillé et incendié (on imagine que cela concernait aussi bien le château que le moulin). Le château servit ensuite de refuge pendant la Guerre de Trente-Ans. En 1703, le château de Saint-Rémy fut à nouveau détruit lors de la guerre de Succession d’Espagne avant d’être reconverti en fort par Villars en 1706 ; le moulin a pu à ce moment-là également pâtir de cette guerre. Nous disposons d’un plan très précis du site de Saint-Rémy en 1775. On y voit un moulin fonctionnel et intégré dans le fort et les lignes de la Lauter (Fig.6 et 7).

Après la Révolution, c’est Michel Graff, né en 1762 à Leiterswiller, de religion réformée, qui prit en charge le moulin (depuis environ 1798), puis son fils Philippe Graff en 1822. Philippe Graff, une fois veuf, se remaria en 1830. La même année, le fort de Saint-Rémy fut démantelé, « entièrement rasé » dira l’érudit et contemporain Jean Rheinwald. En avril 1985, René Schellmanns écrira encore : « Toujours opérationnel au 18e siècle, [le château] n’a été définitivement détruit et rasé au niveau supérieur des douves ou fossés qu’en 1830. Comme cela arrive souvent dans ce genre d’opérations, les matériaux provenant de la destruction ont été réutilisés (surtout les pierres de taille) tant par la Ville que par des particuliers, p. ex. pour construire le moulin Saint-Rémy sur la Lauter à moins d’une centaine de mètres de là »(9). Les Dernières Nouvelles d’Alsace, en 2004, précisent au sujet du moulin que « durant la deuxième guerre mondiale, les restes du château, tout comme le moulin et la ferme construits à proximité, furent complètement rasés. Des pierres de l’ancien château ont servi aux fondations du foyer paroissial d’Altenstadt, inauguré en 1954 ». En outre, en 1998, le Service de l’Inventaire du Patrimoine culturel de la Région Alsace, qui ne cite pas sa source, indique une provenance plus précise des pierres utilisées par la construction du moulin de Saint-Rémi : « le front nord [de l’enceinte du fort] était incomplet, son matériau ayant servi à la construction du moulin voisin (détruit).»

Mais reprenons un peu le fil du temps. Après la mort de Philippe Graff en 1845, on retrouve la famille Ballweber aux commandes du moulin. Elle y restera moins de temps que les Graff, puisqu’en 1863, un incendie à priori accidentel, ruina à nouveau le moulin. L’incendie avait ravagé tous les bâtiments du moulin le 4 octobre 1863(10) (ci-dessous).

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Après cet épisode tragique, le meunier Adam Jacques Biehler, déjà présent à Altenstadt depuis 1862 et qui avait donc vécu à priori comme eux cet incendie, le reprit à son compte, puisqu’on l’y retrouve comme chef de famille en 1866, lors du recensement de cette année-là(11). Mais un autre drame survint deux décennies plus tard. Le 21 août 1888, l’un de ses fils, Emile Biehler, fut retrouvé mort à 6h du matin, mis en pièces par un engrenage de la turbine(12). Adam Jacques Biehler ne quitta pas pour autant le moulin après ce sinistre épisode. Son fils Charles le reprit au décès de son père en 1892. Et c’est ensuite que naquit Hedwige Biehler, le 26 février 1900, au moulin de Saint-Rémy. Elle épousera Georges Rupp, à Steinseltz, le 7 novembre 1924. Le moulin était connu ensuite, et en dernier lieu, sous le nom de Moulin Ruff. Salomé Marguerite, la fille aînée de Charles Biehler, avait épousé en 1915 le meunier Bernard Ruff, originaire d’Aschbach. C’est lui qui reprit le moulin à la suite de son beau-père. Le moulin de Saint-Rémy fut une dernière fois détruit les 13 et 14 mai 1940, d’abord incendié puis dynamité par les Allemands de la 246e ID, lors de leur offensive pour reconquérir tout ce secteur(13). Le village d’Altenstadt ainsi que Wissembourg furent pris les jours suivants. Cette fois s’acheva l’histoire de ce moulin car il ne fut pas reconstruit. Une nouvelle ère s’ouvrit.

Un bloc armorié similaire provenant de St-Rémy

Le musée Westercamp de Wissembourg comporte dans sa collection un autre bloc armorié très similaire qui avait été trouvé lors des fouilles entreprises sur le site du château de Saint-Rémy en 1976-1977, notamment par René Schellmanns (Fig.8). Il est à attribuer au prince-évêque Philippe-Christophe de Soetern (première moitié du 17e siècle), dont on reconnaît l’armoirie en forme de Z. Le sens du Z est ici inversé par rapport à l’armoirie de la Fig.1, mais il ne faut pas en tenir rigueur. On le retrouve en effet dans cette position sur un autre écu de ce même évêque, figurant sur un tableau monumental en grès visible au Stadtmuseum de Worms (et créé en 1621, Fig.9). Il y a tout lieu de croire que le bloc armorié, sujet de cette étude était également un élément de décoration du château de St-Rémy, au vu des fortes similitudes (triple écu du prévôt) et des dimensions comparables.

On aurait pu supposer que le bloc faisait partie d’un cénotaphe du prélat Marquard de Hattstein, intégré à l’abbaye de Wissembourg, mais il n’en est rien. En effet, Bernhard Herzog dans sa Chronicon Alsatiae éditée en 1592, s’il détaille le cénotaphe du prélat Philippe de Flersheim (décédé en 1552), ne parle en revanche pas d’une quelconque oeuvre destinée au prince-évêque Marquard. Pourtant la date de décès de ce dernier (1581) est bien antérieure à l’écriture de l’ouvrage et des recherches entreprises par Bernhard Herzog au sujet de l’abbaye de Wissembourg. Sachant que l’abbaye n’a pas souffert d’une guerre entre 1581 et 1592, ce bloc armorié n’aurait ainsi pu y disparaître et on peut admettre qu’il était bien exposé à un autre endroit qu’à l’abbaye, à priori donc au château de Saint-Rémy, le siège de l’évêque-prévôt.

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Un bloc armorié similaire d’origine inconnue

Au Musée Westercamp est conservé ce bloc armorié (Fig.10, ci-dessus), dont l’origine est inconnue. Bernard Weigel indiquait ceci : «Etant donné sa datation, cette pierre n’a rien à voir avec le cénotaphe de Philippe de Flersheim décédé en 1552. Se rapporte-t-elle à la prise de possession par l’évêque de Spire de la collégiale wissembourgeoise en 1546 et à l’une des conséquences de l’incorporation ou à un monument édifié alors ? Nous l’ignorons.»(14). Et si en fait, l’évêque-prévôt Philippe de Flersheim avait simplement initié une sorte de tradition de blocs de grès armoriés, décoratifs, pour le château de Saint-Rémy ? Il faut savoir que le château de Saint-Rémy était le siège du prévôt dans ses bailliages du chapitre de Wissembourg : il y dormait et y recevait.

Apparence originelle du bloc armorié de Steinseltz

Il a paru intéressant de vérifier l’existence de blocs armoriés similaires outre-Rhin, avec une figure angélique portant deux écus. Il y en a très peu et datent tous de la fin du XVIe siècle (Renaissance). C’est ainsi qu’on y voit de fortes ressemblances sur le bloc armorié du successeur de l’évêque Marquard de Hattstein, l’évêque Eberhardt de Dienheim, sculpté vers 1600 (Fig.11). Une figure angélique tenant dans ses mains les écus de l’évêché de Spire et du chapitre de Wissembourg.

Une autre figure angélique, tenant dans ses mains deux écus existe également pour cette fin de XVIe siècle (Fig.12). Il s’agit d’une pierre tombale sculptée dans le grès. Il y a également un cadre, qui comporte cette fois des inscriptions.

Le bloc armorié de Steinseltz, on le sait, étant incomplet, on peut ainsi imaginer la dimension réelle qu’il a pu avoir avant sa destruction partielle, même si ce ne sont là que des hypothèses. Y avait-il des inscriptions autour de l’oeuvre ? Était-il intégré dans un édicule, typique de la Renaissance ? Assez probable étant donné les similitudes.

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Le château de St-Rémy, hôte des princes
(XVIe siècle)

En plus d’être le siège de l’évêque-prévôt dans ses bailliages de la prévôté de Wissembourg (« sein Sitz »), le château de Saint-Rémy fut en effet également un lieu d’hébergement pour ses prestigieux invités. Ainsi le prévôt Rüdiger Fischer, en 1537, le présente ainsi aux juridictions : «le château et le lieu avec sa ferme ont été construits à un point tel que le prévôt n’a pas eu pour lui seul une cour et un service communs. Parfois, le château de Saint-Rémi pouvait héberger les électeurs et les princes, comme cela s’est produit à un moment, avec l’hébergement sur plusieurs jours des princes et seigneurs les plus illustres, les plus distingués, les plus nobles, MM. les comtes palatins Louis du Palatinat Prince-électeur, Henri du Palatinat administrateur à Worms et Wolfgang du Palatinat, avec une cinquantaine de chevaux et autant de gens»(17). Cela va sans dire, que le château se devait d’être décoré avec tous les honneurs dus à leur hôte. Ainsi, la mise en lumière des armoiries des prévôts en rehaussait quelque peu le prestige, et affirmait l’appartenance du château à ceux-ci. Il apparait donc tout naturel, au vu du lien entre les Rupp et Saint-Rémy (via cette alliance avec une fille du meunier Biehler), que ce bloc armorié était bel et bien originaire (initialement) du château de Saint-Rémy, parmi ceux d’autres évêques-prévôts. Voici décrite l’arrivée du prélat Marquard de Hattstein lors de sa prise de possession : «L’évêque Marquard de Hattstein fit son entrée à Wissembourg à cheval, le lendemain de l’Assomption 1560, avec un cortège de soixante-dix-huit cavaliers, et descendit comme Rodolphe [de Frankenstein, son prédécesseur] chez le chanoine Jean Gulchen au Reffenthal [docteur en théologie, en droit et en médecine]. La ville lui fit remettre cinq mesures (hectolitres) de vin et dix sacs d’avoine»(18). On y apprend également, comme cela est bien documenté, que les évêques-prévôts avaient coutume depasser la nuit au château de Saint-Rémy lors de la prise de possession de leurs bailliages, après avoir passé leur première journée à Wissembourg. Le second jour, ce sont les villages de leurs bailliages qui lui prêtent serment au château de Saint-Rémy, son siège.

Le bloc armorié était-il déjà prêt dans la décoration du château de Saint-Rémy lors de la journée de prise de possession du prince-évêque Marquard de Hattstein ? Peu sûr mais on peut admettre qu’il a été réalisé au plus proche de son investiture, vers 1560-1562. Il y aura eu ensuite plusieurs événements lors desquels ce bloc armorié a pu passer du château au moulin de Saint-Rémy, surtout à compter de la destruction du château en 1703. Et ça n’est qu’après 1924, année de mariage entre le maire Rupp et Hedwige Biehler, qu’il a donc transité jusqu’à Steinseltz.

Hattstein, Marquard von
Fig.10. Ci-dessus, une gravure représentant le prince-évêque Marquard de Hattstein en 1580, avec une erreur sur le nom de famille (Holstein), et accompagné de sa devise : CERNIT DEUS OMNIA VINDEX (« Il y a un Dieu vengeur qui voit tout »). Source : collection d’estampes de la Bibliothèque Nationale d’Autriche.

(1) Franz Xaver REMLING. Geschichte der Bischöfe zu Speyer, zweiter Band. Mainz, 1854. p.670 : « Das Hauptwappen dieses Bischofes ist eine rothen Schild mit zweien goldenen Schrägbalken. Die Helmzierde bildete ein gebärdeter Jude mit der Spitzkappe. / Les armoiries de cet évêque [François Christophe] sont de gueules à deux bandes d’or. L’ornement du heaume est un juif barbu avec chapeau pointu.

(2) Op.cit., p.359 : « Marquard’s Wappen sit ein rothes Schild mit drei silbernen Querbalken, die Helmzier hat zwei gleichfarbige Fittige. Sein Hauptsiegel, mit der Jahrzahl 1560, ist gewöhnlich in rothes Wachs eingedrückt. Es zeigt in der Mitte unter einem gothischen Baldachin mit vier Thürmchen die Madonna, das Christuskind auf der Rechten und das Zepter in der Linken. Unter den beiden Seitennischen stehen zwei Engel, mit dem Wappen des Hochstiftes und der Probstei Weissenburg. Das Familienwappens Marquard’s ist unterhalb der Madonna angebracht. / Les armoiries de Marquard sont de gueules à trois bandes d’argent, la garniture du heaume est assortie de ces deux couleurs. Son sceau principal, daté de 1560, est généralement estampillé de cire rouge. Au milieu, il montre la Vierge, l’enfant-Jésus à droite et le sceptre à gauche sous un auvent gothique à quatre tours. Sous les deux niches latérales se trouvent deux anges, avec les armoiries de l’évêché de Spire et de la prévôté de Wissembourg. Les armoiries de la famille de Marquard sont placées sous la Madone. »

(3) Paul v.BROCKE. Die Wappen der Abtei und der Stadt Weissenburg im Elsass in Vierter Jahres-Bericht des Vereins zur Erhaltung der Altertümer in Weissenburg und Umgegend, herausgegeben für das Jahr 1908. Ackermann : Weissenburg, 1909. p.71-109, avec impression en fin d’ouvrage des armoiries étudiées. Ainsi à la page 99, l’auteur affirme : « Die Wappenschilde der Bischhöfe Franz Christoph Frhr. von Hutten (1743-1770) und Aug. Phil. Carl Graf v.Limburg-Styrum (1770-1797) zeigen die Burg ohne Zinnenmauer ; an deren Stelle befindet sich zwischen den Zinnentürmen ein Giebel, über dessen Spitze die Krone schwebt. / Les armoiries de l’évêque François Christophe de Hutten contiennent le château sans mur crénelé; à sa place, il y a un pignon entre les tours, surplombé par la couronne. »

(4) AA-Sbg 7M228, 294D/A7, 295D/B7 : Altenstadt – Recensements de population pour les années 1836, 1841, 1846, 1851, 1856, 1861, 1866, 1880 et 1885. AD67 : Etat-civil d’Altenstadt (1793-1912).

(5) Archives municipales de Wissembourg : Ortsgeschichte von Steinseltz, verfasst von Lehrer Wehrung (juin 1908).

(6) Jean RHEINWALD. L’Abbaye et la Ville de Wissembourg : avec quelques châteaux-forts de la Basse Alsace et du Palatinat, Monographie historique. Wentzel : Wissembourg, 1863, page 22.

(7) Musée Westercamp (Wissembourg), N° d’inventaire MWWI.2003.0.203 : La pierre se rapporte à l’abbé bénédictin Hugues de Nohfelden et est datée de 1385. Dans l’Outre-Forêt N°99, page 39, Bernard WEIGEL l’a déchiffré ainsi : ANNO. DNI / M.CCC.L.XXX.V / HUGO [P.P.] ABBAS / HOC CASTRU EDIFICAV, ce qui veut dire : « En l’An du Seigneur 1385, l’abbé Hugues a fait construire ce château. »

(8) Op.cit. : J. Rheinwald, page 139.

(9) René SCHELLMANNS. Le château Saint-Rémy in l’Outre-Forêt n°145 (I-2009).

(10) L’Espérance : courrier de Nancy, du 9-10-1863, page 3. AA-Sbg : Etat-civil d’Altenstadt (1793-1912), contenant les trois actes de décès en cette date du 4 octobre 1863.

(11) AA-Sbg 7M228 : Recensement de population de 1866.

(12) Express, du 26-08-1888, page 3.

(13) Johannes NOSBÜSCH. Damit es nicht vergessen wird… Pfälzische Verlagsanstalt, 1983. p.139 : « Wie der Kappelstein war auch die Remy-Mühle bereits vorher das Ziel deutscher Unternehmungen, doch blieb das zur kleinen Festung ausgebaute Anwesen in französischer Hand. Nun setzen Stosstrupps mit Schlauchbooten über die Lauter und traten zum Sturm an. Der Widerstand war so verbissen, dass die Mühle in Flammen aufging und zum grossen Teil zerstört wurde. Der Rest fiel nach der Einnahme einem Sprengkommando zum Opfer.»

(14) Op.cit. O.F. N°99, p. 39.

(15) Anneliese SEELIGER-ZEISS. Die Inschriften des Grosskreises Karlsruhe. München, 1981. « Nr. 329. Ubstadt (Gem. Ubstadt-Weiher), Obere Str. 168, um 1600. Wappenstein des Speyerer Bischofs Eberhard von Dienheim.»

(16) Op.cit. Seeliger. « Nr. 404. Hofen (Stadt Bönnigheim), ev. Pfarrkirche St. Ottilia. 1562/1585. Grabplatte des Adam Besler und seiner Frau Barbara.»

(17) SCHMITTER (instituteur à Riedseltz). Plünderung und Zerstörung des Schlosses St. Remigius bei Weissenburg in Jahres-Bericht des Vereins zur Erhaltung der Altertümer in Weissenburg und Umgegend, herausgegeben für das Jahr 1906. Ackermann : Weissenburg, 1907. p.18-23. Extraits d’actes de procédures à la Chambre Impériale, datés du 16 mai 1537, la description par le prévôt Rüdiger Fischer afin de faire valoir les droits de la prévôté de Wissembourg sur le Saint-Rémy, après l’anéantissement de celui-ci lors de la guerre des Paysans (1525) : « Schloss und Sitz war mit seinem Vorhof dermassen gebaut gewest, dass sein gnaden (der Probst) nit allein ein gewöhnlich hof und hausshaltung darinn mag haben unnd gehapt. Sonder auch zu Zeitten Chur- und fürsten darinn enthalten und beherbergen mögen, wie denn uff ein Zeit geschehen, so die durchlauchtigsten hochwürdigen durchlauchtigsten und hochgeborenen Fürsten und Herren, Herrn Ludwig Churfürsten, Herrn Heinrich Administrator zu Worms und Herr Wolfgang alle drei pfalzgraven, etlich tag mit etwa fünfzig pferden und soviel personen darinn enthalten und beherbergt worden.»

(18) Op.cit. : J. Rheinwald, p.259.