Jean Koenigolt, maître sourcier

Maître-fontainier ordinaire de l’Évêché de Strasbourg (1628-1636)
Inventeur de la crypte secrète près du château du Haut-Barr (ca.1633)

Maître Jean Koenigolt ( Kingold /  Kinigold / Kinigolt / Königolt / Künigolt ) serait natif de Masevaux. Aucun nom Koenigolt(etc.) n’y a été trouvé dans le registre paroissial et son origine précise reste à étudier. En attendant, nous admettrons qu’il serait né dans la vallée de Masevaux. Il est le maître-fontainier ordinaire de l’Évêché de Strasbourg et depuis mai 1628 au moins il officie aux sources de Soultzmatt (Mundat, terres de l’Évêché de Strasbourg) fraîchement découvertes en juin 1614 par Bartholomée Gross. On l’y trouve comme “gardien des sources aigrelettes” (custos nostrarum acidularum) ou encore “maître-fontainier” (Brunnenmeister), peu après le décès du Maître Michel Benck (21 mai 1625), spécialement débarqué en 1614 du comté d’Egloff, près du lac de Constance, par l’évêque de Strasbourg et archiduc Léopold d’Autriche.

De Re MetallicaExtrait de la bible des métallurgistes  “De Re-Metallica”, de Georgius Agricola (1556). On y voit des sourciers utiliser leurs baguettes afin de localiser les minerais.

Après le décès de sa supposée précédente épouse Marie Bertram le 18 mars 1627 à Soultzmatt (1), Koenigolt s’y marie le 8 mai 1628 avec Catherine Meyer, originaire de la vallée de Saint-Amarin, en présence des témoins Bartholomée Gross (l’inventeur de la première source de Soultzmatt), domestique des barons de Breiten-Landenberg, ainsi que de Michel Walch, gardien et sacristain de l’église St-Sébastien de Soultzmatt. Le baron Melchior Antoine de Breiten-Landenberg, avait épousé le 12 septembre 1618 Marie Ursule Catherine, fille du conseiller (et ancien chambellan) épiscopal à Saverne, le baron Christophe de Wangen et de Geroldseck aux Vosges (ca.1560-1646). Ainsi, Jean Königolt aurait-il déjà entendu parler d’un souterrain près du Haut-Barr lors de son passage à Soultzmatt ?

Dans l’ouvrage du médecin Dr.Schenck (2), il est fait mention de la première source découverte par Bartholomée Gross, ainsi que des quatre autres sources détectées puis captées dans des puits par le maître-fontainier Michel Benck entre 1614 et 1617, portant au nombre de cinq les sources d’eau de Soultzmatt citées dans cet ouvrage. Ce dernier était le fontainier ordinaire de l’évêque de Strasbourg, établi à Soultzmatt. Il a également retrouvé la source perdue du château de Weckenthal près de Berrwiller (3) ainsi que celle du puits du château de Thann (4). Cela montre bien le talent du sourcier ordinaire de l’évêque. C’est le meilleur et à sa mort, l’administration de l’évêché devait le remplacer par un sourcier tout aussi talentueux, qu’il sembla trouver en la personne de Christophe Flieger (juillet 1625). Mais il n’a pas dû rester très longtemps, remplacé lui-même assez rapidement par Jean Koenigolt (5).

SoultzmattExtrait du livre de Schenck (1617) Avec les cinq sources alors déterminées. En-haut à gauche, la première source trouvée par Bartholomée Gross

Ainsi, Jean Koenigolt pourrait être l’auteur de la découverte de la sixième et dernière source de Soultzmatt dite Kupferwasser, mentionnée pour la première fois dans la dissertation de Guérin (1769) (6). En 1628, avec de gros moyens, il aide également la proche ville de Guebwiller, en leur fournissant la tuyauterie nécessaire (361 pièces) pour l’acheminement de l’eau dans les fontaines de la ville (7). On trouve encore mention de Maître Jean à Soultzmatt en décembre 1629, à l’occasion du baptême de son fils Nicolas, puis il fuit le village à cause de la guerre de Trente Ans vers 1631 (8).

Des travaux de rétablissement des voies souterraines, amenant les eaux à la ville épiscopale de Saverne, sont entrepris, à partir d’environ 1631, par Maître Jean Koenigolt (9)(10), toujours missionné par les administrateurs de l’Évêché de Strasbourg. Il est également indiqué bourgeois de Saverne dès 1633. C’est lors de ces travaux de rénovation qu’il arpente, avec ses outils de sourcier, l’ensemble des réseaux souterrains, peut-être et sans doute dans l’espoir de découvrir une nouvelle source d’eau, se rappelant ce qu’il s’était produit à Soultzmatt dans les années 1610, et peut-être encore après.

Mais c’est bien un autre genre de réseau souterrain qu’il va découvrir, un réseau construit par l’homme et non pas par la nature. C’est vers 1633 qu’il cherche et trouve l’entrée du souterrain au château du Grand-Geroldseck, qu’il va l’emprunter et y découvrir une crypte circulaire, au niveau du Haut-Barr, renfermant des objets de toute sorte, notamment plusieurs niches avec des portières en cuivre, fermées à clé, une corne à boire ainsi que plusieurs ballotins suspendus. Maître Jean atteste et témoigne qu’avant l’invasion suédoise, il a fait serment à M. le Chancelier et aux conseillers du Grand Chapitre de Strasbourg, pour ce lieu ou souterrain dans lequel il s’était personnellement rendu seul, qui conservait un grand trésor, de ne le révéler à personne – sauf à l’article de la mort (11). Ensuite, les événements guerriers se précipitèrent et il dut fuir la ville de Saverne aux alentours de l’automne 1636.

Maître Jean, réfugié dans la Confédération Helvétique, fut ensuite au service de la ville thermale de Baden (Argovie, Suisse), à l’occasion de travaux miniers et de la construction d’une fortification dans cette ville (1637-1642) (12). Sans doute utilisait-il également ses facultés pour trouver et extraire des minerais. C’est là qu’il finit ses jours en août 1642, non sans avoir révélé trois jours auparavant, certes de manière confuse, l’ensemble des réseaux souterrains qu’il a pu arpenter, du dessus, comme du dessous, aux alentours de Saverne et du Haut-Barr, et contenant la crypte secrète.

DerBergmann

Le mineur : extrait de “Das Ständebuch”, Jost Ammann (1568). 

Suite à ces révélations, des fouilles ont alors été entreprises par l’évêque de Strasbourg Léopold-Guillaume de Habsbourg, dans les années 1650’s et le début des années 1660’s lorsque la guerre de Trente-Ans fut terminée et le climat redevenu un peu plus calme. Mais après les ravages de la guerre, le secrétaire Jean Reinecker, chargé des fouilles, écrivit qu’il était devenu impossible de trouver un sourcier, un mineur suffisamment compétent (et disponible) pour procéder à une localisation des différents souterrains. A la mort de l’évêque, son successeur ne poursuivit pas ces opérations, trop fastidieuses sans localisation précise. Aujourd’hui, nous avons à nos côtés M. Albert Fagioli, qui dispose d’un véritable don pour effectuer ces localisations souterraines. Les conditions sont désormais très avantageuses, mais la science a mis au rebut les dons extra-sensoriels. Les équipes archéologiques professionnelles vont-elles enfin vouloir élargir le spectre des possibles et rendre aux maîtres-sourciers la place qui leur est destinée ?

(1) RPC Soultzmatt, Registre des actes de décès : “Decimo octavo [18 mars 1627] des Brunnen Meysters Hausfrauw Maria Bertram”. L’acte de décès indique que le mari de la défunte Marie Bertram était le maître-fontainier de Soultzmatt. Comme le nom manque, il pourrait également s’agir de l’épouse du précédent maître-fontainier, celui qui a été choisi en remplacement de Michel Benck fin juillet 1625 : Christophe Flieger.

(2) Johann Georg Schenck : Salivallis Acetosella mineralis nova seu vena vitae salutifera. Basel, 1617. Traité médical des sources des Soultzmatt, qui contient aussi l’historique de la découverte et du captage des cinq sources sur les trois dernières années.

(3) J. Dietrich : Le Chateau de Weckenthal in Bulletin de la Société belfortaine d’émulation, 1873 : “Au nombre de ces travaux, nous citerons la reconstruction de la fontaine. Le fontainier Michel Benck reçoit une gratification d’un florin 9 batz pour avoir cherché et retrouvé, à l’aide de la verge magique, la source perdue”.

(4) Bulletin de la Société pour la conservation des monuments historiques d’Alsace, Berger-Levrault, Strasbourg, 1862. Page 34 : “En 1621, l’archiduc Léopold d’Autriche y fit établir, par son fontainier ordinaire (unser brunnen meister), Michel Benck de Soultzmatt, le puits qu’on vient de remettre au jour. »

(5) Denis Ingold : Un mineur de Steinbach “maître des eaux minérales de Soultzmatt” en 1625 in Annuaire de la Société d’Histoire des régions de Thann-Guebwiller, Tome XX, 2000-2003. La Régence d’Ensisheim reçut l’ordre du souverain de s’adresser aux responsables des mines de Giromagny, de Sainte-Marie-aux-Mines et d’ailleurs pour trouver une “personne qualifiée”, soit un mineur qui s’y connaisse en captage et traitement de l’eau. Selon l’auteur, c’est Christophe Flieger, du secteur minier de Giromagny, qui a été choisi (référence citée : AA-Colmar, 1 C (Régence d’Ensisheim) 375 (lettre de l’archiduc et réponses, 1625).

(6) François Antoine Guérin : Fontibus medicatis Alsatiae. Strasbourg, 1769. Dissertation sur les sources médicinales en Alsace. L’auteur indique que la source Kupferwasser est la plus jeune source découverte à Soultzmatt, et qu’elle ne figure pas dans l’ouvrage de Schenck de 1617, sans préciser pour autant des détails sur le moment de sa découverte. Qui l’a découverte ? Michel Benck ? Christophe Flieger ? Jean Koenigolt ? un autre maître-sourcier ?

(7) Charles Wetterwald : Die alten Brunnen in Gebweiler in Elsassland, Guebwiller, 1933. “Im Jahr 1628 verdingt der Drichelborer Hans Kingolf 361 Stück ebenfalls zu je 2 Schilling.” En 1628, Hans Kingold vendit 361 tuyaux en bois à 2 Schilling/pièce à la ville de Guebwiller, soit tout de même pour une somme conséquente de 72,2 florins. Il n’est pas évident de savoir d’où il pouvait avoir un tel stock de pièces, si ce n’est peut-être dans le matériel des sources de Soultzmatt.

(8) C’est vers fin novembre 1631, que le registre paroissial de Soultzmatt ne semble plus alimenté en nouveaux sacrements. C’est aussi cette année-là qu’on aurait pu y trouver le baptême du deuxième enfant de Jean Koenigolt et Catherine Meyer

(9) Dagobert Fischer : Notice historique sur le Château du Haut-Barr près de Saverne. Saverne : Mosbach, 1927.

(10) Archives du Bas-Rhin : Inventaire analytique du fonds de la régence épiscopale de Saverne 1 G 1-1130 (1286-1789), 1978. L’inventaire cite l’item 1 G 101 pour les fontaines de Saverne (période 1631-1632) et l’item 1 G 102 pour le fontainier de Saverne (1634).

(11) AA-Sbg, 100 J 125 : Attestation du Maître Jean Koenigolt

(12) AA-Sbg, G 981 : Dossier concernant les recherches relatives à la crypte et son trésor près du château du Haut-Barr, suite aux révélations de Jean Koenigolt sur son lit de mort. Le secrétaire épiscopal de Saverne, Jean Reinecker, l’y a fortuitement rencontré en 1637.