
Le père de Charles Aznavour se nommait Mamigon (aussi surnommé Mischa) Aznavourian, artiste dramatique, musicien, chanteur baryton, serveur, restaurateur, arménien né le 26 mai 1897 à Akhaltzikhé (actuelle Géorgie, alors en Russie) et décédé à Paris XVe, le 3 juin 1978.
D’après l’acte de notoriété demandé par Mamigon et Knar, la mère de Charles, le 19 septembre 1947 – pour combler l’acte de mariage conclu à Izmir et qu’ils disaient lacunaire – le père de Mamigon se nommait Missak Aznavourian et sa mère Haïganouchi Soudjian[1]. D’après l’acte de décès de Mamigon Aznavourian, sa mère s’appelait Aikanouche Soudjian, donc ce fait semble bien établi – excepté une petite variation sur l’orthographe, mais cela donne une bonne idée de la prononciation.
D’après les dires familiaux, Missak Aznavourian aurait quitté femme et enfants en Asie Mineure, et aurait émigré à Paris en compagnie de Lisa, une Allemande qu’il aurait emmenée avec lui depuis la Turquie, et avec qui il se serait établi à Paris avant d’y ouvrir un restaurant[1]. Si on ignore les dates précises de leur arrivée à Paris, on trouve néanmoins bien trace de ce couple, domicilié au 3 rue Champollion en 1926, à l’adresse où se trouve le restaurant dont ils s’occupent et dont Missak avait acheté le fonds de commerce en novembre 1924[2]. Si on connait un peu l’histoire de Missak et de sa compagne Elisabeth (c’est le prénom trouvé dans les recensements de 1926 à Paris et de 1931 à Enghien-les-Bains), ce que l’on connait un peu moins c’est ce qu’il est advenu de la mère de Mamigon.

Selon Charles Aznavour, Haïganouchi avait 96 ans quand il l’aurait rencontrée à Erevan le 8 mars 1964 (donc née avant le 8 mars 1868, plutôt donc en 1867)… Mais certains des observateurs de l’époque ne semblaient pas convaincu par la véritable identité de cette vieille dame qu’il y a rencontré, du fait du comportement un peu distant de la vedette. Il se pourrait qu’il s’agisse en réalité d’une grand-tante, ou d’une cousine restée au pays. Ainsi, chaque histoire ayant un fond de vérité, on peut admettre que la grand-mère paternelle de Charles Aznavour s’appelait bien Haiganouche Soudjian et que son âge potentiel était correct (née en 1867), d’une famille arménienne.
Quelle ne fut pas ma surprise en cherchant cette personne, pour vérification, dans les tables journalières des inhumations parisiennes… En effet, au cours de la recherche sur Elisabeth l’Allemande (Elisabeth Bier/Christof, le patronyme n’étant pas garanti) dont on ignore toujours l’état civil, les imprécisions concernant les orthographes des patronymes arméniens, les mystères autour de la famille du chanteur, méritaient les vérifications qui sont d’usage dans une recherche généalogique remplie d’inconnues et de mythes fondateurs. Une certaine Haiganouche Soudjian, célibataire, 78 ans, domiciliée à Paris 20e, à été inhumée le 9 juillet 1945 au cimetière de Pantin[3]…
Célibataire, 78 ans, voilà qui est peu commun… Elle a été transportée au cimetière depuis son domicile en 8e classe (sur 9 classes, la première classe étant la plus chère) par les pompes funèbres payantes. Le fait que le transport était payant indique déjà qu’elle n’était pas indigente (le transport de défunts indigents étant gratuit). Néanmoins elle ne semble laisser aucune succession[4].
En approfondissant la recherche, on découvre qu’elle est arménienne, née le 25 mars 1867 à Erzéroum (Turquie), et présente dans le 20e arrondissement de Paris, au 4 rue Jouye-Rouve, depuis au moins 1926 et jusqu’à son trépas[5]. Elle n’y vit pas seule mais avec une parente Satenik (mentionnée en 1926, 1931 et 1936[6]), beaucoup plus jeune qu’elle, et exerçant la même profession de couturière. Le 11 novembre 1929, Mlle Haiganouche Soudjian se voit même remettre, en compagnie d’autres “demoiselles” mais aussi de mesdames d’origine arménienne, un « prix de vertu » d’une valeur de 2000 Francs par une association arménienne, pour avoir réussi à subvenir aux besoins de sa famille (Satenik?) depuis qu’elle a été « transplantée en France sans ressources » et qu’elle a « fait preuve des meilleurs vertus de (sa) race, en faisant vivre sa famille par un travail assidu, sans avoir recours à des tiers » [7].
Aïda, la sœur de Charles Aznavour, indique dans son livre “Petit Frère”, qu’ils étaient cinq enfants dans la fratrie de son père : quatre filles et un garçon, son père Mamigon. Elle écrit aussi que l’aînée des quatre filles se prénommait Astrik et que cette dernière était passée avec son époux à leur domicile de la rue de Monsieur-le-Prince (où ils habitaient au moins entre 1924 et 1926) pour faire de la musique. En 1926, au domicile de Missak le grand-père, on trouve une certaine Astgik, désignée comme sa fille, avec le patronyme Géramian (Yéramian?). Ce devait donc être la fameuse tante Astrik, Géramian (Yéramian) étant son nom marital.
Mais plus intéressant, au recensement d’Enghien-les-Bains de 1931, Missak déclare trois filles, alors absentes au passage du recenseur, mais déclarées donc comme y étant domiciliées. Avec les prénoms déformés Astlise (Astgik de 1926), Roussiak (Aroussiak) et Chanchanis (Chouchanik). En sachant qu’une jeune femme célibataire Satenik était présente au domicile d’Haiganouche Soudjian sur la période 1926-1936 au moins, n’avons-nous pas alors exactement une répartition des quatre filles du couple, 3 filles chez le père Missak et 1 fille chez la mère Haïganouche, époux alors séparés ?

Nul doute que la famille de Mamigon Aznavourian, si elle avait été mise au courant de la présence de leur grand-mère (séparée de leur grand-père) dans la capitale, aurait eu la joie de la retrouver, et aurait été heureuse qu’elle s’en sorte si bien. Peut-être que certains membres de la famille étaient au courant et que malgré tout il fallait préserver ces informations (par honte, par pudeur, par crainte de ternir la carrière de Charles), maintenir la tradition que leur grand-mère était restée en Asie Mineure ? Peut-être qu’il ne s’agissait que d’une homonyme après tout ? Chacun pourra en faire son avis.
On ne retrouve pas trace des quatre filles dans la capitale par la suite. D’ailleurs si elles étaient restées, cela aurait été plutôt à elles de s’occuper de leur père Missak et non pas à Knar, Mamigon devant être sa seule famille restante en région Parisienne. Sans doute étaient-elles retournées en Asie Mineure, à Erevan. Déjà avant-guerre, et surtout en 1936, s’organisait en France, un retour au pays de la diaspora arménienne, un peu comme ce qu’il s‘était passé également pour les juifs avec Israël. Trois des quatre sœurs de Mamigon ont pu prendre ce chemin. Mais Mamigon, avec les projets artistiques d’Aïda et de Charles débutés dès 1934, ne pouvait s’y résoudre. Au fil des années, leur liens avec la France étaient sans doute devenus plus solides que pour les autres membres de la famille Aznavourian.
En 1951, Charles, au tout début de sa carrière solo, quand il n’était pas encore célèbre en Europe, indique dans un courrier pour Aïda, qu’il venait d’écrire à la famille en Arménie. Faut-il croire à des liens gardés pendant toutes ces trente dernières années ou une subite envie de renouer ? Ou alors les sœurs de Mamigon étaient-elles retournées au pays seulement une quinzaine d’années auparavant (1936) voire peut-être en 1947, année ou une autre émigration des Arméniens de France vers l’Arménie a eu lieu ? Une histoire familiale bien complexe. Quant au côté maternel, du côté de Knar, la mère de Charles, des liens plus solides avec des cousins germains (ou plus éloignés encore), aussi survivants du génocide arménien de 1915, ont servi de point de repère à la famille de Charles Aznavour.
Il faut bien comprendre que ces recherches sur la grand-mère paternelle de Charles Aznavour se basent sur des hypothèses, que les héritiers Aznavour pourront confirmer ou infirmer, s’ils le souhaitent. Dans le cas où ces mêmes héritiers souhaiteraient approfondir les recherches pour y voir plus clair, je me tiens à leur disposition pour les y aider.
Photo par Roland Godefroy — Travail personnel, CC-BY-SA
[1] Robert Belleret: Vie et légendes de Charles Aznavour, 2018.
[2] Le restaurant au 3 rue Champollion, dans le quartier latin, semble être au nom de la compagne de Missak, Christof (annuaire du commerce Didot-Bottin, 1921 et 1922, dans l’édition de 1925 il est au nom de Mme Driessens). Une certaine Elisabeth Christopher est citée par Charles Aznavour dans l’ouvrage de Robert Belleret (op. cit.), comme étant la compagne de son grand-père paternel Missak Azna(v)ourian, cuisinier de son état. Missak acquiert le restaurant à son nom en novembre 1924 et le revendra en février 1935.
[3] Registre journalier des inhumations au cimetière de Pantin. Numéro d’ordre 2858. Acte en mairie n°2105. Date d’inhumation 9 juillet 1945. Défunt : Soudjian Haïganouche, 78 ans, décédée dans le 20e arrondissement. Situation de la sépulture : Hytchkijian / (division) 50 (ligne) 6 (numéro) 9. (sans autres commentaires)
[4] Table des décès de l’administration de l’enregistrement : l’entrée la concernant indique les mêmes nom et prénom que l’acte de décès de l’état civil, et aucune référence vers une éventuelle succession n’y est mentionnée.
[5] État civil de Paris, 20e arrondissement. Registre des décès de l’année 1945, Acte n°2105. “Le cinq juillet mil neuf cent quarante cinq, six heures trente, est décédée en son domicilie, 4 rue Jouye Rouve – Haïdanouche SANDJIAN, née à Erzeroum (Turquie) le vingt cinq mars mil huit cent soixante sept, sans profession, fille de Krikor SANDJIAN et de Kazazian PEPROUCE époux décédés; célibataire. – Dressé le cinq juillet mil neuf cent quarante cinq, quatorze heures, sur la déclaration de André CHAUVET, trente six ans, employé 10 place Gambetta qui, lecture faite, a signé avec Nous, Alexandre TARD, adjoint au maire du vingtième arrondissement de Paris/B”
[6] – Recensement 1926 au 4 rue Jouye Rouve, ménage : Soudjian Haiganouch, née en 1872, arménienne, chef de ménage, couturière. Soudjian Satenick, née en 1896, arménienne, parente, couturière.
– Recensement 1931 au 4 rue Jouye Rouve, ménage : Soudjian Satenik, née en 1905, arménienne, célibataire, chef de ménage, couturière. Soudjian Haiganouche, née en 1878, arménienne, célibataire, amie, couturière.
– Recensement 1936 au 4 rue Jouye Rouve, ménage : Soudjian Haiganouche, née en 1867, Turquie, célibataire, chef de ménage, tresseuse chez Garby dans le 19e. Soudjian Satenik, née en 1891, Turquie, célibataire, soeur, tresseuse cez Garby dans le 19e.
[7] Journal “Le Foyer. Organe des Arméniens réfugiés en France”, édition du 1er décembre 1929, page 3.
