À propos d’une histoire familiale de trésor

Qui n’a jamais rêvé d’hériter d’une grande somme d’argent d’un cousin éloigné ou de découvrir un trésor ? À l’instar de nombreuses familles, dans la nôtre circulait une légende : nous descendions d’un pirate (« mir stàmme vùm a Piràt àb »). Encore petit garçon et amusé par l’image du pirate à la jambe de bois ne voyant que d’un oeil, j’étais resté très sceptique quant à la véracité de cette affirmation, mon grand-père adorant raconter des histoires.

Un peu plus tard, il m’a sérieusement expliqué que cela avait un fond de vérité. La famille de son grand-père maternel, Louis Würtz (1856-1932), qui était cantonnier à Rittershoffen, a fait partie de quelques familles alsaciennes – au nombre de quatorze dans le souvenir de mon grandpère, alors qu’il n’était âgé que d’une petite dizaine d’années – portant le nom de famille Würtz qui ont été sollicitées dans les années 1930 dans le but de financer des procès pour récupérer l’héritage de leur ancêtre, un pirate hollandais du même nom (« Würtz het er g’haasse, ùn vùn Holland isch er gewann »).

L’avocat qui s’est occupé de l’affaire, un certain Anderle, aurait exercé dans la région de Mulhouse. En 1936, il disait de l’héritage qu’il était colossal : pas moins de 24 millions de florins hollandais (« viere zwàntzig Millione Gulden »), répartis dans 25 coffres (pierres précieuses, pièces d’argent, pièces d’or, bijoux, etc.) Après que les familles eurent effectué plusieurs versements annuels conséquents à leur avocat, chaque versement représentant le prix d’une bonne bicyclette (« jedes Johr ungfähr so viel wie a gutes Vélo »), Anderle leur apprit que l’héritage était en cours de transfert, naviguant sur le Rhin quelque part entre Cologne et Strasbourg. Peu de temps après, on était alors en 1938, une cousine Würtz de Sarrebruck leur aurait envoyé une coupure de presse qui disait que l’administration allemande en avait décidé autrement et l’avait confisqué à Mayence cette année-là, lors de son acheminement vers les terres alsaciennes… alors que les enfants de Louis Würtz et les supposées autres familles considérées comme descendantes attendaient impatiemment cet héritage…

Enquête sur cet héritage

Hélas… les papiers familiaux ayant trait à cette affaire ont été détruits lors de la seconde guerre mondiale. La recherche d’archives officielles concernant cette succession paraissait donc difficile avec si peu d’indices. Après un déplacement dans un cabinet spécialisé en recherches d’héritiers, et après avoir navigué sur des sites internet spécialisés en généalogie et eu des échanges avec d’autres familles dites descendantes aux Etats-Unis, nous avons pu enfin élucider le mystère, des recherches complémentaires permettant ensuite d’étoffer un peu la documentation et les sources.

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Paulus Würtz, période suédoise (vers 1655)

En dernier lieu Feldmarschall au service des Provinces-Unies, Paul Würtz, issu d’une famille de marchands de boeufs, naquit le 30 octobre 1612 à Husum (Schleswig). Parvenant à faire des études et acquérir des connaissances linguistiques et scientifiques significatives, il servit successivement l’empereur Ferdinand II et, dans les dernières années de la Guerre de Trente Ans, le futur Charles Gustave de Suède (1622-1660), issu de la dynastie des Deux-Ponts-Cleebourg, avec qui il se lia d’amitié et qui en fit ensuite un de ses diplomates et chefs militaires. Lors des diverses campagnes, Würtz acquit ses lettres de noblesse et en 1657 le roi lui octroya le titre de baron et le rang de lieutenant-général.

En 1665, Charles Gustave étant mort, Würtz mit ses compétences au service de la couronne danoise, qui lui offrit le poste de Feldmarschall, puis s’installa à Hambourg avant de rejoindre en 1668 les Provinces-Unies, menacées par Louis XIV. Désavoué par le jeune stathouder Guillaume III, il envoya sa démission aux États généraux et se retira en 1674 à Hambourg, où il mourut le 23 mars 1676.

La succession

Le feldmarschlall Würtz a pu accumuler une vaste fortune, notamment grâce à son dernier poste aux Provinces-Unies où certains historiens estiment que ses émoluments étaient proches de celui du stathouder, le prince d’Orange. D’autres chercheurs pensent que son fief en territoire finlandais et ses liens avec la couronne suédoise y étaient aussi pour beaucoup. Quoi qu’il en soit, sa fortune était très importante pour cette époque.

Quelques années avant sa mort, le 28 décembre 1672, Paul Würtz aurait fait établir à Gorcum (Hollande) par acte notarié un testament instituant sa gouvernante Johanna von der Plancken (mère de leur fille illégitime Bartha Würtz) comme sa légataire universelle. Il aurait confirmé ce fait, devant témoins et notaire, peu avant sa mort, le 21 mars 1676, mais certains (notamment les descendants de ses demi-frères Würtz demeurant dans la région de Coblence) allaient tenter de montrer que les différents actes notariés avaient été falsifiés.

L’héritage fut ainsi bloqué jusqu’en 1679 à Hambourg. L’affaire prit une tournure politique lorsque la flotte des Provinces-Unies menaça Hambourg de ses canons, étant donné que la famille de Johanna von der Plancken (qui était entre-temps décédée, début 1679) attendait toujours l’intégralité de l’héritage en Hollande. Le magistrat de Hambourg céda et rendit la dépouille et les biens du Feldmarschall, lequel fut inhumé une seconde fois, en la cathédrale (Oude Kerk) d’Amsterdam le 24 octobre 1679.

En sommant les items d’un inventaire de 1679 établi par des administrateurs à Amsterdam, on peut estimer l’héritage à près de 550.000 florins hollandais en obligations et argent, auxquels il faut ajouter plus de 47 coffres ou coffrets dont le contenu n’est pas indiqué, de quelques maisons, d’un carrosse et d’un peu de mobilier. L’héritage fut alors déposé dans un orphelinat à Amsterdam où était placée Bartha Würtz après le décès de sa mère. S’ensuivirent plusieurs procès, avec toujours plus d’héritiers venant de diverses  branches généalogiques, en concurrence avec le parti des von der Plancken. Les tribunaux hollandais jugèrent alors que les documents notariés avaient été falsifiés en faveur de l’ancienne gouvernante, sur son initiative. Ils décidèrent de bloquer l’héritage jusqu’à ce que les différentes branches prétendantes conviennent un accord… qui n’arriva jamais. Après un statu quo de soixante ans, les démarches judiciaires reprirent en 1770. Force était de constater que l’argent manquait aux tribunaux pour procéder aux recherches, tant était grand le nombre de descendants potentiels répartis dans toute l’Europe. Les procédures cessèrent ainsi au début du 19e siècle. Il y eut encore d’autres tentatives, vaines, au cours de ce même 19e siècle, car certains montèrent alors des associations destinées à la récupération de l’héritage, notamment des Américains, mais aussi des Allemands avec leurs «Würtz’schen Vereine », sans plus de succès.

Le lien entre Paul Würtz et l’Outre-Forêt ?

Si l’identité de l’intéressé, son histoire ainsi que les tribulations concernant son héritage étaient maintenant connues, il convenait de vérifier si un lien pouvait être établi entre les Würtz de Rittershoffen et la descendance collatérale de ce célèbre personnage.

L’ascendant le plus ancien connu du cantonnier Louis Würtz est mentionné pour la première fois en 1693, dans le registre de comptabilité seigneuriale du bailliage de Hatten. Andreas Würtz, un laboureur, a acheté des biens caducs et paie des intérêts sur ces biens (1). Par ailleurs l’année de naissance approximative de son fils aîné Mathias est 1686 (2). Est-ce qu’Andreas est un descendant collatéral de Paul Würtz ?

Le registre paroissial de la communauté de Niederberg (région de Coblence) contient une notice de recherche sur plusieurs pages énumérant tous les descendants trouvés et connus des demi-frères du Général (3) : Anna, Heinrich et Peter Würtz, issus d’un premier mariage de leur père. Cette notice est initiée en 1772 et enrichie jusqu’en 1825 par les curés subséquents de Niederberg et contient uniquement les descendants d’Anna et de Peter Würtz.

En outre, il s’avère que les seuls descendants pouvant correspondre à Andreas sont ceux issus d’Heinrich Würtz. Ils ne figurent donc pas sur la notice mais leurs actes de baptême se trouvent dans le registre : un de leurs garçons a été baptisé le 20 février 1661 puis des garçons jumeaux le 25 juillet 1664 (3). L’un de ces trois fils aurait-il tout de même survécu puis émigré à Rittershoffen, à l’insu des auteurs de cette notice de recherche ? Rien n’est moins sûr…

Aucun lien évident ne pouvant être établi entre Andreas Würtz et Paul Würtz, on peut conclure qu’Anderle, probablement attiré par le gain, si tant est qu’il ait vraiment entrepris une enquête sérieuse avant la guerre, a pour le moins été opportuniste, sinon malhonnête, en ponctionnant des familles crédules, des familles vraisemblablement non apparentées dont le seul rapport avec le « pirate » était leur nom de famille. Anderle devait savoir d’avance, comme d’autres avocats avant lui, que les procédures auraient peu de chance d’aboutir, pour les mêmes raisons que celles rencontrées depuis le début de la succession et jusque dans ces années 1930. En outre, aucun avocat du nom d’Anderle ne semble avoir été enregistré au barreau de Mulhouse (4), et l’on peut se demander qui était vraiment cet homme (« s’isch sicher a Winkelàdvokàt gewann»).

Après la seconde guerre mondiale, la famille de mon grand-père, bien occupée à la reconstruction et par ailleurs persuadée de ne plus parvenir à récupérer un éventuel héritage, n’avait plus entrepris de démarches dans ce sens.

* * *

L’on voit ainsi que toute investigation requiert une certaine rigueur, et que l’appel aux documents originaux, aux preuves, s’avère indispensable pour vérifier chaque histoire, surtout lorsque celle-ci parait séduisante.

petitMon grand-père Aloyse, sa petite soeur Madeleine est à sa droite auprès de leur mère Anne Würtz, derrière elle son époux Eugène Fischer, entourés de voisins et de soldats français, à Leiterswiller en 1933

Sources :
1) AD67 E3292 : Comptabilité du bailliage de Hatten, année 1693 : « Item Andres Würtz von 6 Gulden 2s 6d Capital, 3s 1½ d Zinsen »
2) AD67 6E40.2/148 : Inventaire après décès d’Andreas Würtz du 23 septembre 1707: « Nahmen undt Alter der Kinder : 1. Mathis seines Alters 21 Jahr. 2.Johannes 15 Jahr. 3.Maria Catharina 13 Jahr. 4. Georg Lienhardt 7 Jahr »
3) Registre paroissial catholique de Niederberg (Kr. Coblenz) (1660-1691). Notice : « Pro notitia. Extractus varii et protocollis baptizatorum et copulatorum descendentium a Nicola Würz et uxore ejus Catharina Orth in Neudorf […] ». Le baptême des garçons jumeaux. Tout comme pour leur frère aîné né en 1661, aucun prénom n’est indiqué : « [1664] Henrico Wirtz et Catharinae uxori nativunt duo proles renati vero 25st. Julÿ, sub patrinis spondentibus, primi et senioris filius, Jacobo Gräss, et Matrina Maria, Henrici Petri uxore, alterius vero, Philippo Schora, et Matrina Sophia, Nicolai Krauth filia ».
4) Archives municipales de Mulhouse : collection des livres d’adresses de la ville de Mulhouse comportant chacun la liste des avocats du barreau de la ville. Années consultées : 1923, 1924, 1926, 1928 à 1935, 1938 et 1939.

– Hans Escher : Urkundliches über Paul Würtz, Feldmarschall und Baron von Ornholm und dessen Nachlass betreffend, Escher, Essen 1909, 15 p.
– Uwe Iben : « Feldmarschall Paul Würtz aus Husum », Beiträge zur Husumer Stadtgeschichte, Heft 6. Gesellschaft für Husumer Stadtgeschichte e.V., Husum 1998, 12 p.
– William J. Snyder : Stenographic report of proceedings had at the first reunion of the Wertz family, held at Rock Island, Ill., October 6-7-8, 1911…William J. Snyder, Chicago, Ill 1911, 36 p.
– William J. Snyder, Stenographic report of proceedings had at the second reunion of the Wertz family, held at Harrisburg, PA., October 25, 26, 27, 1912, William J. Snyder, Chicago, Ill., 1912,
102 p.
– Herbert Weffer : « Die Millionen des Feldmarschalls Paul Würz – Die Verwandten leben im Bonner Land », Jahrbuch des Rhein- Sieg-Kreises. Siegburg, Rhein-Sieg-Kreis, 1992, p. 137-144.
– Philander von der Weistritz : Leben und Thaten des Herrn Paulus v. Wirtzen, Friedrich Christian Pelt, Copenhague & Leipzig, 1756, 135 p.

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